Le charretier de « La Providence »


[Couverture photographique en noir recto-verso (photo de Lecram, imprimeur) o de André Vigneau (?) ; remarque(s), a : c'est Simenon lui-même, pour la mise en scène de la photo, qui aurait déniché, dans un refuge « pour ceux qui n’ont plus d’espoir », un vrai clochard et loué un cheval blanc pommelé ; remarque(s), b : l’illustration photographique qui occupe l’intégralité de la couverture de la « Collection des romans policiers » a été introduite à l’instigations de Simenon lui-même pour différentier ses livres d’après les illustrations des éditions populaire, violemment colorées et jugées de mauvais gout par l’auteur, v. supra] [12x19 cm]

Rédaction : A bord de l'Ostrogoth, La Four à Chaux, près Morsang-sur-Seine (Essonne, France), durant l'été 1930.

En feuilleton (préoriginale) : aucune.

Edition originale (tirage courant) : Paris, Arthème Fayard & Cie, 1931, pp. 251 ; achevé d’imprimer : mars 1931. 6 Fr., « Série des romans policiers »

Remarque (s), 1 : le titre de ce roman est de la maison d’édition ; le contract d’édition passé avec Fayard, daté du 24 septembre 1930, précisait en réalité un autre titre : L’Écurie.                                                                                                              

Géographie des actions : Canal latéral à la Marne ; Hautvillers, près d'Épernay ; Dizy, près d'Épernay ; Vitry-le-François (Marne). Références : Toulon (Var). Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane Française, Amérique du Sud).

Climatologie : printemps.

Temps d’exécution : époque contemporaine (l'écriture du roman se réfère aux années Trente) ; l’enquête de Maigret se déroule en avril et dur cinq jours (de 4 au 8 avril).

Cadre des personnages :

1.     Mary Lampson (quarante ans), récemment mariée à Sir Walter Lampson (c’est sa troisième épouse), née Céline Mornet, appelé aussi Marie Dupin, alias Ceccaldi ; ex-épouse de Jean- Évariste Darchambaux ;

2.     Sir Walter Lampson (soixante-huit ans), Anglais, colonel en retraite de l'Armée des Indes, mariée à Mary Lampson et amant de Gloria Negretti, propriétaire du yacht « Southern Cross » [Croix du Sud] ;

3.     Willy Marco (vingt-cinq ans), d’origine Grecque (le père) et Hongrois (la mère), secrétaire de Walter Lampson, amant de Mary Lampson (c’est un gigolo/escroc) ;

4.     Gloria Negretti, Chilienne, veuve d'un député chilien, maîtresse de Walter Lampson ;

5.     Vladimir, Russe, matelot (qui servit dans la flotte Wrangel, sous les ordres d’une générale contrerévolutionnaire, dans la Guerre civil russe, 1917[18] - 1923) et homme à tout faire à bord du « Southern Cross » ;

6.     Jean Liberge (cinquante-neuf ans), charretier de la péniche « La Providence » (tiré par des chevaux le long des chemins de halage), alias de Jean- Évariste Darchambaux, ex-médecin, ex-mari de Mary Lampson, ex-bagnard à Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane Française) ;

7.     Hortense Canelle, Belge, patronne de Jean Liberge et épouse du propriétaire de « La Providence » ;

8.     Lucas, inspecteur (qui figure parmi les principaux collaborateurs de Maigret).

Résumé de l’intrigue : le « commissaire Maigret, de la Première Brigade Mobile », doit enquêter sur le meurtre d’une femme qui « appartenait de toute évidence à un monde qui se déplace plus souvent en voiture de luxe et en sleeping [wagons-lits de luxe] qu’à pied », et la pluie qui tombe « sans trêve » dans des vilains paysages plats, vides et monotones dans la vallée de la Marne traversé des chenaux navigables, est « la note dominante » de la majeure partie de son enquête sur cette femme ; femme qui a été étranglé le 4 avril (« dimanche soir, vraisemblablement vers dix heures et demie »), et puis recouvert de paille d'une sombre écurie, à l'écluse 14 d'Hautvillers, près d'Épernay, et découverte le jour après par « deux charretiers de Dizy », « un peu après quatre heures du matin » (ensuite on découvrira que « l’assassin ne s’est servi que de ses mains »). Et le lieu où on retrouve cette femme, l’écluse 14, a pour rôle de faire de « jonction entre la Marne e le canal latéral », canal latéral qui, à son tour, relie la Marne à la Saône pour qu'il n'y ait pas d'interruption dans la navigation. On verra aussi, que cette femme, qui s’appelle Mary Lampson, ha quarante ans et que, malgré le fait qu'elle vivait « dans un état proche à la misère », s’est récemment mariée à Sir Walter Lampson, un (relativement) riche Anglais de soixante-huit ans, « colonel en retraite [malgré lui] de l'armée des Indes », un homme qui, « sans affectation, avec une simplicité grave », dit au juge qui enquête sur la mort de sa épouse : « C’était un femme toute à fait charmante … » ; encore, qu’elle a été retrouve « à cent kilomètres de son point de départ » et que le vol ne soit pas le mobile du crime (le corps de Mary Lampson étranglé porte encore ses bijoux, et seulement les deux perles à ses boucles d’oreilles « valant environ quinze mille francs »). Sur son yacht, le « Southern Cross », Sir Lampson (un homme « grand, gros, grisonnant, avec un teint brique » et les « yeux glauques et humide comme des yeux d’ivrogne ») a sillonné les canaux de la France avec, à son bord, outre son troisième épouse Lady Mary Lampson (dont la mort ne semble, pour lui, qu'un embêtement à liquider au plus vite), Willy Marco, qui était amant de cette femme et qui est surtout secrétaire de Walter Lampson (« jeune homme » qui a, pour Maigret, « le visage manifestement israélite ») ; encore, il y a aussi Gloria Negretti, maîtresse du colonel, et Vladimir, le matelot, « qui s’occupe de tout ». Ce curieux ensemble, qui Maigret retrouve a Dizy après la morte de Mary Lampson, semble vivre à ses yeux dans les meilleurs termes, sous le regard désabusé et avec la complaisance de Sir Lampson (et, peut-être vaut-il la peine de se rappeler que le commissaire, comparé à Sir Lampson, est « aussi grand et large que l'Anglais »), gentlemen qui est plus ou moins ivre du matin au soir, ainsi que du soir au matin. Sir Lampson et Willy Marco attirent les soupçons de Maigret, pour la mort de Mary Lampson ; pas pour très longtemps en ce qui concerne l'amant de Mary, Willy Marco : trois jours après le drame, son corps est retrouvé dans le canal (et il « était mort au moment de l’immersion », dit le médecin) et l’assassin s’est servi « de ses mains ». Bien qu'un insigne de marine de propriété de Sir Lampson (de l’exclusif Yacht Club de France, Y.C.F.) soit retrouvé à l'endroit où l'on suppose que Marco a été jeté dans le canal, Maigret ne dispose pas de preuves pour inculper Sir Lampson de la mort de son secrétaire, et pour Mary Lampson, quel intérêt aurait-il eu, d'ailleurs, à supprimer sa femme ? Maigret n'en voit aucun. Ce que le commissaire voit, en revanche, c'est que Sir Lampson congédie Gloria Negretti « en colère » contre l'homme qui l'a entretenu pendant « deux ans ». L'autopsie du corps de Mary Lampson a aussi révélé la présence de traces « de nombreuse traces de résine ainsi que des poils de cheval d’une tente acajou » et que les « taches de la robe sont des taches de pétrole » ( poils de cheval qui rapporte aux chevaux de « La Providence ») e que la comparaison de l’autopsie des deux victimes révèle beaucoup des similitudes : le meurtrier agit avec précision et est doté d'une force telle que les cartilages et les vertèbres semblent broyés (ce qui rapporte à la taille du corps du Jean Liberge, le charretier de « La Providence »), et son ces détails (sauf bien sûr ce que Gloria Negretti lui a dit lorsque Maigret l'a interrogée après qu'elle a été forcée de quitter la « Southern Cross », c'est-à-dire que Sir Lampson, parlant en russe avec Vladimir, « parce qu’il croit que je ne comprends pas cette langue », lui a dit « d’essayer de savoir où se trouve « La Providence », la péniche qui se trouvait amarrée près d’eux, à Meaux » deux [trois] jour avant le crime) qui conduisent Maigret à s'intéresser lui aussi à « La Providence » ; péniche dont le charretier, Jean Liberge (qui peut « avoir soixante ans », qui a les cheveux blanc, qui semble « aussi velu qu’un animal », qui a « des épaules d’une largeur d’autant plus étonnante qu’il était très court su pattes » et un regard hébété, qui est un homme solitaire et taciturne), retient toute son attention.

L'enquête piétine jusqu'au moment où Maigret apprend que le vélo de l'éclusier de Pogny avait été utilisée la nuit du meurtre de Willy Marco et que « La Providence » n'était pas loin ; et c'est sur un vélo qu'ils lui ont remis au début de l'enquête que le commissaire, ce jour-là, parcourt les soixante-huit kilomètres qui séparent Dizy de Vitry-le-François ; et c'est en pédalant patiemment, laborieusement, sur le chemin de halage, le long du canal rectiligne, sous une pluie presque incessante, les pédales du vélo de l'éclusier de Pogny en poche, qu'il arrive, fatigué, la nuit tombant, à « La Providence » (pédales qu'il a prises sur le vélo dont l’éclusier de Pogny, comme dit, affirme qu'il a été utilisé cette nuit-là car il a la pédale gauche qui est faussée et le pneu arrière, qui vient d'être changé, « porte des traces comme s’il avait fait au moins cent kilomètres »). Le soir, sur « La Providence », Maigret interroge Jean Liberge en lui demandant s’il a « emprunté un vélo à l’éclusier de Pogny », et puis, lui disant de retirer « ses bottes », compare la pédale faussée qu'il a avec lui avec l’empreinte de pas sous la botte de gauche de Jean et dit à Jean, l’accusant : « Vous avez pris, cette nuit, à Poigny, le vélo de l’éclusier ! », pourtant ne reçoit aucune réponse ; peu après ce interrogatoire, tout l'équipage de la péniche doit s'affaire au passage de l'écluse de Vitry-le-François et Jean, en plus des chevaux, doit s'occuper aussi de manœuvrer les quatre vannes de l’écluse, et c’est durant cette manœuvre que Jean Liberge tente de se suicider en se jetant dans le canal entre la cloison de l'écluse et la péniche de sa patronne et il en est repêché, merci à quelques bateliers et charretiers des péniches qui attendent de passer l'écluse, dans un état jugé plus que désespéré. Et lorsqu’un médecin examine le corps de Jean sur la berge, il dit que c’est « vrai qu’il vit », mais « cela m’étonnerait qu’il vive longtemps … » ; puis Jean, qui a la plupart des côtes défoncées, est porté en civière à l’hôpital qui est « à cinq cents mètres » de l’écluse de Vitry-le-François, à la salle 10, où l'hôpital met des gens que l'on pense mourir bientôt. Mais da la salle 10 Jean Liberge, le jour après, s’est envolé en se jetant par la « fenêtre, qui était à près de deux mètres au-dessous du sol », et s’en alla à « La Providence », à ses chevaux, là où Maigret le retrouve et où il prit ses « empreintes digitales sur une feuille de papier » pour les envoyer à Paris par bélinogramme ; puis, plus tard, le commissaire, rejetant l'avis des médecins qui veulent le ramener à l'hôpital, laisse Jean Liberge aux soins et à l’affection maternelle de Hortense Canelle, sa patronne.

Et l'affaire s'éclaire : sur son épaule, Liberge porte « de drôles de tatouages », et les recherches sur les empreintes digitales à Paris permettent d'établir que Liberge se nomme en réalité « Jean-Évariste Darchambaux, né à Boulogne, actuellement âgé de cinquante-cinq ans » », qui c'est un « Docteur en médecine » qui, pour satisfaire les goûts de luxe de sa femme, Céline Mornet, a jadis hâté la mort de Julia Darchambaux, une tante (en la empoisonnant à Toulon), pour l’héritage. Les choses ne se sont toutefois pas déroulées comme prévu, il s'est fait prendre, et (à vingt-sept ans) a été condamné à quinze «ans de travaux forcés » ; et son épouse, qui lui avait promis au procès de l'accompagner au bagne, à Saint-Laurent-du-Maroni (en Guyane Française), où il devait purger sa peine, a changé d'avis et de nom (en Marie Dupin) et est restée en France, sur la Côte d’Azur, parmi les riches. Désespéré, Darchambaux s'est aigri et enlaidi (et il faut rappeler que, bien qu'ayant été sollicité par le gouverneur du bagne de Saint-Laurent-du-Maroni, pour travailler « dans un des hôpitaux de la colonie pénitentiaire » comme médecin, Jean-Évariste a refusé, préférant le travail forcé) et à sa libération, « il reste relégué, s’embauche comme valet dans une scierie où il s’occupe des chevaux », et son apparence fait penser non à un médecin, mais à une brute sans intelligence : à « quarante-cinq ans, il est quitte avec la loi », mais il passe pour un homme dont les facultés intellectuelles sont atrophiées tandis, qu'au contraire, il a « une hypertrophie de la vie physique », c’est-à-dire qu’il a augmenté sa force physique, en s’animalisant, et rien ne permet de reconnaître en lui « l’intellectuel d’autrefois, ni même l’homme d’une certaine éducation », donc ce qui était un ancien médecin. Puis on « perde sa trace » pour deux ans et nous le trouvons, sur le canal latéral qui relie la Marne à la Saône, comme le charretier Jean Liberge qui travaille sur « La Providence » depuis huit ans. C'est par hasard que « La Providence » et le « Southern Cross » sont un jour amenés à naviguer sur le même canal à Meaux où, sous les traits de Mary Lampson, Liberge / Darchambaux reconnaît Céline Mornet, sa femme ; celle-là même pour laquelle il a inutilement fait quinze ans de bagne. Une nuit, Mary Lampson disparaît du yacht et rencontre aussi son ex-mari et reste avec lui cachée dans l'écurie de la péniche pendant trois jours et c’est pour l'empêcher de rejoindre le yacht de son mari qui le charretier l'a tuée, car, évidemment, il ne devait pas être dans les intentions de Mary de quitter Sir Lampson pour un simple charretier de péniche qui vit dans une écurie « parmi les odeur forts ». Ensuite, mis en suspicion des questions de Maigret, Jean Liberge prend le vélo de l’éclusier de Pogny pour revenir à Dizy ; et c'est ainsi, lorsque Jean erre autour du « Southern Cross » pour brouiller les pistes et enlever les traces de son crime (en déposant un bonnet de marin dans la paille pour faire accuser les hôtes du « Southern Cross »), que Willy Marco le surprend ; tellement de manière à ce qu'il soit tenu de le tuer à son tour avec ses « doigts terribles, qui avaient déjà étranglé Mary Lampson », mort qu’il est puis obligé de faire disparaître en trainant « son corps jusqu’au canal ».

Sur « La Providence », cette péniche où Liberge / Darchambaux avait réussi à se créer un univers bien à lui (ses deux chevaux et l’affection de sa patronne, « son terrier, si vous voulez ! … »), Jean meurt des suites de blessures à la tentative de suicide, entouré de l'affection presque maternelle d'Hortense Canelle, « une grosse Bruxelloise », et de la compréhension presque émue de Maigret (qui, par sa parte, a empêché de le faire mourir à l'hôpital, pour lui permettre, de cette manière, de pouvoir maîtriser sa propre histoire dans sa tanière). Quant à Sir Lampson, qui, presque ému par la mort de son épouse, a partagé (au pair) avec Maigret du whisky et, toujours aussi ivre, il poursuivra dans sa tanière (comme a dit Sir Lampson à Maigret, il « y a des terriers de toutes sortes … Il y en a qui sentent le whisky, l’eau de Cologne et la femme … »), flegmatique et conscient, sa route vers nulle part.

Remarque(s), 2 : le canal latéral de la Marne qui relie la Marne à la Saône est un canal qui double la Marne entre la ville de Dizy et la ville Vitry-le-François, et ce doublement est dû au fait que la Marne, dans ce tronçon de soixante-huit kilomètres, n'est pas navigable ; encore, le doublement permet aussi aux bateaux de traverser toute la France, de la Manche à la Méditerranée. Parmi les bateaux qui sillonnent les canaux, comme le montre ce roman, on trouve ensuite les péniches (tractées par des chevaux qui marchent le long des berges, accompagnés de leurs charretiers), et des bateaux de plaisance. Rappelons que ce sont les écluses qui permettent aux bateaux traversant le canal de remonter les bassins fluviaux (par exemple, le dit canal latéral surmonte un dénivelé de trente-quatre mètres à l'aide de quinze écluses), que le passage est alors à négocier écluse après écluse et que, dans les écluses, la maison du gardien sert souvent aussi de taverne où il est possible de se loger et de se nourrir (mais ne s’est pas le cas de Maigret qui, pendant l'enquête, dort au « Café de la Marine » de l'écluse 14, « la seule autre construction de l’endroit » au-delà de « la maison de l’éclusier », dans une chambre « à côté de celle du patron »).

Remarque(s) 3 : le travail du charretier, dans ce roman, est de conduire les chevaux pour tirer les péniches à l'intérieur des cours d'eau, des canaux, et les chevaux sont conduit « à cent mètres en avant de la péniche » même. Maigret décrit ce métier à Lucas comme suit : Jean Liberge, le charretier de « La Providence », « se lève à deux heures et demie du matin, soigne ses [deux] chevaux, avale un bol de café et commence à marcher à côté des bêtes … Il tire ainsi ses trente à quarante kilomètres tous les jours, du même pas, avec un coup de vin blanc à chaque écluse … Le soir, il bouchonne les animaux, soupe sans desserrer les dents et se laisse tomber sur sa botte de paille, la plupart du temps tout habillé … ». Et remarquez que les deux chevaux sont « de rudes bêtes » et que Jean Liberge est « un charretier qui ne regarde pas à sa peine » ; encore, qu’il « y a une écluse tous les trois ou quatre kilomètres », donc que les coups « de vin blanc » d’un charretier, dans une journée de travail, sont beaucoup.

Remarque(s) 4 : vous remarquerez que ce roman montre comment Maigret peut effectuer une enquête, cela par exemple en essayant de comprendre un « monde qu’il découvrait soudain et sur lequel il n’avait en arrivant que de notions fausses ou confuses », c’est-à-dire le monde de la navigation fluviale, de la vie des canaux (le commissaire « n’essayait même pas de découvrir un indice à proprement parler, mais plutôt de s’imprégner de l’ambiance, da saisir cette vie du canal si différente de ce qu’il connaissait ») ; ce qui sera utilisé pour « se familiariser », pour en saisir les modes de fonctionnement du monde des canaux, des péniches et des écluses, pour comprendre le jargon et les codes entre ces hommes et, enfin, pour comprendre (avec empathie, percevant le sens des souffrances humaines) aussi les personnes qui ont agi sur le lieu du crime, enfin pour confirmer un coupable. On rappelle que ce monde de la navigation fluviale on le retrouve, pour la saga de Maigret, décrit aussi dans Chez les Flamands [1932, v. infra], L’écluse n°1 [1933, v. infra], Maigret et le corps sans tête [1955, v. infra] et Maigret et le clochard [1963, v. infra] ; toutefois c’est dans Le charretier de « La Providence » que ce monde se trouve le plus complètement décrit.

Remarque(s) 5 : dans ce roman, comme dans de nombreux autres romans de Simenon, une comparaison a lieu entre deux catégories de personnages : d'une part, nous avons les pauvres qui passent une vie de travail et de fatigue sur les canaux, par exemple la vie qui mène Jean Liberge (v. supra), et ceux-ci, « les petits gens » (v. infra), sont ceux qui ont toute la sympathie de l'auteur ; d'autre part, nous avons les personne aisée, ceux qui, comme Sir Lampson et ses « hôtes », passent une vie inutile dans un gaspillage de richesses. Lisez, comme exemple, les deux phrases suivantes, placées dans le roman une tout de suite de l'autre : « Là-dedans [au l’écluse de Meaux], au milieu des mariniers, le « Southern Cross » illuminé, avec les deux femmes de Montparnasse, la grasse Gloria Negretti, Mme Lampson, Willy et le colonel dansant sur le pont au son du phonographe, buvant … Dans le coin du « Café de la Marine » [au l’écluse de Dizy], deux hommes en blouse bleu mangeaient du saucisson qu’ils coupaient au fur et à mesure avec leur couteau de poche, en même temps que leur pain, en buvant du vin rouge ». Et comment vous remarquerez, ces deux mondes se côtoient sur les canaux, mais de facto sans aucun véritable point de contact ; seulement les écluses sont des points d’exchange où les rapports de classe sont mis en scène en se dévoilant dans la confrontation de la disparité sociale comme nous montrent les manouvres de trématage ou le droit de dépassement, strictement codifié et qui donne une priorité à tel bateau sur tel autre péniche, n’est pas pratiqué par le « Southern Cross » qui dépasse les péniches à l’approche de l’écluse (en mode blessant et avec Sir Lampson et Vladimir « ivres morts ») en s’arrogeant le droit de se soustraire aux codes des mariniers, ce qui nous montre la supériorité sociale de qui ne travaille pas pourquoi aisée sur qui a durement travaillé toute la journée parce que pauvre : « Deux bateaux attendaient devant l’écluse de Vitry-le-François, se dirigeant vers Dizy. Le premier se poussait déjà à la perche vers le sas quand le yacht le frôla, contourna avant arrondi et pénétra dans l’écluse ouverte. Il y eut des protestations. Le marinier cria à l’éclusier que c’était son tour, qu’il ferait des réclamations, et cent autre chose. Mais le colonel, en casquette blanche, en complet d’officier, ne se retourna même pas. Il était debout devant la roue de cuivre du gouvernail, impassible, regardant droit devant lui ».

Remarque(s), 6 : dans ce roman, la manipulation de l'espace comme capable de produire une atmosphère est très développée, et cela est particulièrement sensible lorsque Maigret parcourt à vélo les soixante-huit kilomètres qui séparent Dizy de Vitry-le-François : le canal rectiligne, la pluie incessante (qui affecte aussi en partie l'humeur de Maigret, qui été souvent « maussade »), la description d'un monde archaïque comme celui des écluses et des bateaux, sont des traits capables de générer une atmosphère monotone, dense, qui est fortement susceptible d'impliquer le lecteur (ceci, également grâce aux processus synesthésiques où la description de ce que vous voyez est mélangée à ce que vous entendez ou ressentez, par exemple, l’odeur mélangée de litière, paille, fourrage etc., de crottes de chevalet, de harnais des animaux de travail, bref, l'odeur d'étable, de goudron, de saleté, de pétrole et des moteurs au gas-oil …).

Remarque(s), 7 :  le système de bagnes en Guinée française a été créé par Napoléon III qui, avec la loi de 30 juillet 1854, a décidé d’envoyer ici tous les condamnés aux travaux forcés ; de cette manière, le territoire métropolitain a été (théoriquement) libéré de tous les éléments considérés comme socialement dangereux ou politiquement indésirables (par exemple, les insurgés de la Commune, en 1873), ce qui permet, en outre, d'avoir localement, dans la colonie d’outre-mer, une main-d'œuvre forcé taillable et corvéable à merci (malgré le taux de mortalité très élevé due au climat équatorial humide, à l’environnement hostile, au maladies, à la malnutrition et aux privations lié aux mauvais traitements dans les bagnes). Saint-Laurent-du-Maroni, dans laquelle Jean-Évariste Darchambaux est située dans ce roman comme forcé depuis quinze ans, a été fondée en 1857 pour être le centre administratif et de tri de ce système de colonisation pénale ; centre dans lequel ils sont, dans la première partie du XXe siècle, environ deux mille forcés (dans le quartier carcéral) sur une population de cinq mille habitants (quartier officiel et quartier colonial, v. le plan du centre pénal, infra). Il est rappelé que la même loi citée ci-dessus inaugure également le système de « duplication », à savoir l'obligation de résidence à la fin de la condamnation, ceci pour une période égale à celle du travail forcé, ou pour toujours si la condamnation dépasse huit ans ; et c'est pour cette raison qu’on perde toutes les traces de Jean-Évariste Darchambaux qui s'est échappé de la Guinée française pour retourner, deux ans après sa fuite, en France avec le nom de Jean Liberge. Encore, il est rappelé que Saint-Laurent-du-Maroni, comme bagne, cesse d'exister en 1946 lorsque la Guyane devint officiellement un Département d’Outre-Mer (DOM), mais les derniers forçats quittent la Guyane seulement en 1953

Plan du centre pénale Saint-Laurent-du-Maroni (Archives nationales d’outre-mer [ANOM, France] ANOM, COL 1TP/470,1878,  http://books.openedition.org/psorbonne/docannexe/image/71937/img-2.jpg

Remarque(s), 8 :  rappelons que Mme Maigret est complètement absente de ce roman (elle n'est même pas mentionnée). Les autres romans où elle est absente sont : Le Chien jaune, 1931 ; Un crime en Hollande, 1931 ; Le Port des brumes, 1932 ; L'Affaire Saint-Fiacre, 1932 ; L'Inspecteur Cadavre, 1944.

Remarque(s), 9 :  on pourra comparer Le Charretier de « La Providence » avec Maigret et le clochard [1963] où on peut reconnaître dans un médecin devenu clochard, François Keller, un personnage très proche du Jean Liberge.

Fiches récapitulatives :

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Victime

Lady Mary Lampson

Willy Marco

Suspecte

Sir Walter Lampson

Sir Walter Lampson

Methode de morte

Strangulation

Strangulation

Lieu

Écluse 14 d'Hautvillers [près d'Épernay]

Dizy

Heure

Vers dix heures et demie

Le soir

Mobile

Crime passionnel

Éliminer un témoin

Coupable

Jean Liberge

Jean Liberge

Juge d’instruction

De Clairefontaine de Lagny

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Géographie des actions

Canal latéral à la Marne ; Hautvillers, près d'Épernay ; Dizy, près d'Épernay ; Vitry-le-François (Marne). Références : Toulon (Var). Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane Française, Amérique du Sud).

Climatologie

Printemps (pluvieux)

Temps d’exécution

L’enquête se déroule en avril et dur cinq jours (de 4 au 8 avril)

 

 Sources d'information :

 

1.     C. Menguy et P. Deligny, De George Sim à Simenon. Bibliographie, Paris, Omnibus, 2004, p. 26.

2.     M. Piron et M. Lemoine, L’univers de Simenon. Guide des Romans et nouvelles (1931-1972) de Georges Simenon, Paris, Presses de la Cité, 1983, pp. 260-261.

3.     B. Alavoine, Les enquêtes de Maigret de Georges Simenon, Amiens, Encrage Éditions, 2015, pp. 82-83.

4.     M. Lemoine, Index des personnages de George Simenon, Bruxelles, Éditions Labor, 1985, pp. 117, 163, 351, 432, 487, 644.

5.     J. Forest, Les archives Maigret. Répertoire analytique complet de ses cent sept enquêtes, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1994, pp. 33-35.

6.     http://www.association-jacques-riviere-alain-fournier.com/reperage/simenon/notice_maigret/note_maigret_Charretier%20de%20la%20Providence.htm

7.     https://www.toutsimenon.com/oeuvre/tout-simenon/fiche-livre/17-Le-charretier-de-La-Providence_3877

8.     http://www.trussel.com/maig/plots/proplot.htm

9.     http://www.trussel.com/maig/mompro.htm

10.  B. Denis, Le charretier de La Providence. Notice. Note sur le texte, dans G. Simenon, Romans, I, Édition établit par Jacques Dubois avec Benoît Denis, Paris, Édition Gallimard, 2003, pp. 1337-1353.

11.  M. Coquet, Totalisation carcérale en terre coloniale : la carcéralisation à Saint-Laurent-du-Maroni (XIXe-XXe siècles), in « Cultures & Conflits », n° 90, Été 2013, pp. 59-76.

12.  B. Alavoine, Les romans de Georges Simenon. Livret pédagogique, Paris, Librairie Générale Française, 2003, pp. 130-139.

13.  M. Wenger, La saga de Maigret. Le commissaire bougon devenu raccommodeur de destinées, Amiens, AARP & Encrage Éditions, 2020, pp. 19-20.






 



[Couverture photographique en noir recto-verso (photo de Lecram)] [12x19 cm]

Rédaction : « Les Sables Blancs » (villa de M. Gloaguen), Concarneau (Finistère, France), durant l'automne 1930 ; selon le livre de comptes de Simenon : à bord de l'Ostrogoth, Morsang-sur-Seine (Essonne, France), durant l'été 1930.

En feuilleton (préoriginale) : aucune ; suivant : l'hebdomadaire « La Dépêche de Vichy et du Centre » a publié Le pendu de Saint-Pholien en feuilletons du 24 mai 1931 au 31 janvier 1932 (soit 33 livraisons), en le présentant comme inédit, alors que l'ouvrage est déjà sorti en librairie.

Edition originale (tirage courant) : Paris, Arthème Fayard & Cie, 1931, pp. 251 ; achevé d’imprimer : février 1931. 6 Fr., « Série des romans policiers ».

Géographie des actions : Bruxelles, Liège (Belgique). Neuschanz (Hollande). Brême (Suisse). Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Reims (Marne). Paris.

Remarque(s), 1 : Neuschanz est un village à l’extrême Nord de la Hollande (du Nord-Est), faisant partie de la commune d'Oldambt, située en province de Groningue et située à la frontière avec l'Allemagne.

Climatologie : Automne.

Temps d’exécution : époque contemporaine (l'écriture du roman se réfère aux années Trente) ; l’enquête de Maigret se déroule en novembre et dur six jours (de 25 au 30 novembre).

Cadre des personnages :

1.     † Willy Mortier (vingt ans), étudiant à Liège, fils d’un riche négociant, assassiné ;

2.     † Émile Klein (vingt ans), étudiant en peinture à Liège, suicide ;

3.     Jean Lecocq d'Arneville (moins de trente-cinq ans), alias Louis Jeunet, mécanicien à Paris, séparé de son épouse, un enfant, suicide ;

4.     Joseph Van Damme (trente-deux ans), commissionnaire en marchandise à Brême ;

5.     Maurice Belloir, sous-directeur de la « Banque de Crédit » à Reims, mariée, un fils ;

6.     Jef Lombard (vingt-neuf ans), photograveur à Liège, mariée, trois enfants ;

7.     Gaston Janin (environ trente ans), sculpteur et fabricant de mannequins à Paris, célibataire ;

Remarque(s), 2 : tous les personnages impliqués dans l’enquête de Maigret sont originaires de Liège.

Résumé de l’intrigue : le 25 novembre, le commissaire Maigret, qui a achève une mission à Bruxelles, il s’en va dans un bistrot de la ville où son attention est attirée par un individu suspect ; celui-ci est pauvrement vêtu et il compte une forte somme d'argent liquide (trente billets de mille francs belges). Intrigué, Maigret le prend en filature et le suit au bureau de poste, où il glisse dans une enveloppe ordinaire (avec « la mention : Imprimé ») l'argent e l’envie à une adresse à Paris, puis dans une gare le long de la ligne ferroviaire Bruxelles / Brême ; à Neuschanz, dans l'extrême Nord de la Hollande, sur la frontière allemande, l'homme achète une valise bon marché en « imitation fibre » ; Maigret « par jeu » fait de même et, dès que l'occasion se présente, il substitue « d’un simple mouvement du pied » sa valise à celle de l'étranger. Puis, arrivée à Brême, tous deux logés dans un hôtel sordide où ils viennent de prendre deux chambres contigüe (mais Maigret l'obtient avec « quelque peine »), l'inconnu, ouvrant la valise dans sa chambre, découvre qu'il n'est plus en possession du contenu de « sa valise », mais « de vieux journaux » ; dans la chambre attenante du même hôtel sordide, Maigret ouvrant « sa valise » constate qu'elle contient de vieux vêtements, qu’on découvrira tachés de sang (« sang humain, probablement du sang artériel ») et « au moins de trois tailles » plus grande que celle de l’inconnu et une passeport qu’on verra indique une fausse identité, celle « de Louis Jeunet, né à Aubervilliers, ouvrier mécanicien ».

Le faux Louis Jeunet, en proie à l'agitation, se rend à la gare de Brême à la recherche de sa vraie valise suivie de Maigret, mais, à son retour dans sa chambre, désespéré et sous les yeux du commissaire qui l'observe secrètement du trou de la serrure depuis la pièce voisine, il se tire une balle dans la bouche et Maigret se culpabilise des conséquences imprévues et fatales de son remplacement de valise (il a « provoqué inconsciemment » un drame). Le jeune homme est puis conduit à la morgue de Brême et là, le jour suivant, un certain Joseph Van Damme, un commissionnaire en marchandise, vient voir le cadavre de ce Français inconnu mort à Brême, par curiosité, dit-il à Maigret allé à la morgue par sens du devoir, mais le commissaire reste méfiant que cet homme connaisse le défunt.

De retour à Paris, Maigret s'arrête un instant pour acheter du tabac et une de ses valises « imitation fibre » est curieusement volée (mais non « celle qui contenait les vêtements », et on verra qui était Janin à la voler), et seulement lorsque il arrive à la P.J. découvre la véritable identité du suicidé de Brême (un mécanicien liégeois qui travaille à Paris, nommé Jean Lecocq d'Arneville) grâce au fait que la photo du défunt est publiée et reconnue par deux témoins qui vont au quai des Orfèvres ; le premier témoin est sa femme, Jeanne Jeunet, herboriste, rue Picpus, et par elle, dans un discours déchirant, le commissaire apprend que son mari était alcoolique, qu’ils ont un fils, et que Louis l'a quittée pendant deux ans ; de son frère Armand Lecocq d'Arneville, le deuxième témoin (qui se présent après un certain temps à partir des faits), où apprend qu’il était un jeune homme très instruit qui avait fait ses études secondaires et l'université, intéressé par la culture, mais avec qui tout contact s'est arrêté dix ans plus tôt. Pour les besoins de l'enquête (un propriétaire d’un café de Reims, « Le Café de Paris », a reconnu la photo de Jean Lecocq d'Arneville et l’a informé), le commissaire se rend à Reims, où Lecocq, très ivre, selon le dit propriétaire, a récemment été vu, à une heure du matin, en compagnie de Maurice Belloir, de la « Banque de Crédit » à Reims, rendant rue de Vesle, où Belloir habite ; et chez Belloir (qu’on découvrira il a signé le chèque de trente billets de mille francs belges pour « un nommé Louis Jeunet »), Maigret retrouve, avec étonnement, Van Damme, en compagnie de Gaston Janin, sculpteur et fabricant de mannequins à Paris et, après, de Jef Lombard, photograveur à Liège ; et comme Lecocq, ces quatre hommes sont originaires de Liège. C'est dans cette ville que Maigret poursuit son enquête dangereuse, où, en effet on a tenté de l’assassiner deux fois : la premier fois Van Damme, qui revient à la voiture à Paris avec le commissaire comme invité, lorsqu'un pneu a crevé près de Luzancy, essaie de le pousser dans la Marne, mais Maigret, qui prévoit l'attaque, parvient à s'échapper ; la deuxième, après une rendez-vous dans un café avec un homme en raison de « une lettre non signée » lui promettant « des révélations complètes », lui retrouve trois hommes, Belloir, Lombard et Van Damme, dans une rencontre qui « dura près d’une heure », pratiquement sans qu'aucun d'eux parle ; puis, à la sortie du café, après les saluts, quelqu'un tire sur Maigret, mais il lui manque (et on verra qu’a été Jef Lombard à tirer dessus). Donc, Maigret enquête et, lorsqu'il se rend chez Lombard, il rencontre d'innombrables tableaux de pendus dans son atelier et, surtout, découvre aussi que Van Damme a toujours une longueur d'avance sur lui et qui a détruit tous les articles dans les archives de tous les journaux liégeois concernant un événement du 15 février, « de l’année de pendus », dix ans plus tôt ; encore, au commissariat central, Maigret découvre qu’un procès-verbaux numérotés, le n° 240 du 15 février, a « été arraché » toujours par Van Damme. Mais pour la dernière trace laissée, la copie du procès-verbal 240 adressé par la police au maire, c'est le commissaire qui a le dessus, et seulement parce qu'il arrive un instant avant Van Damme du secrétaire municipal, en mairie ; il apprend ainsi de la mort, le 15 février « de l’année de pendus », d’un jeune nommé Émile Klein, « né à Angleur, 20 ans, peintre en bâtiment, domicilié rue du Pot-au-Noir » qui « s'est pendu, vraisemblablement vers le milieu de la nuit », « au marteau de la porte » de l'église Saint-Pholien, « à l’aide d’une corde de store » ; et Maigret, en faisant des recherches, trouve que sa taille (celle d'un « avorton ») ne correspond pas à celle de la robe retrouvée dans la valise volée à Louis Jeunet. Maigret, en allant en rue du Pot-au-Noir, lorsqu'il visite l'atelier maintenant délabré de Klein (rempli d'ordure et de dessins éparpillés sur le plancher) dans un bâtiment désaffecté derrière de l’église de Saint-Pholien, retrouve Joseph Van Damme « dans un coin », « appuyé au mur », armé, qui veut lui donner deux cent mille francs français pour son silence d’un mois (comme on le verra, il reste un mois à la prescription dix ans après l'événement), que le commissaire, brutal, refuse ; enfin, l'un après l'autre, ils arrivent Maurice Belloir et Jef Lombard, qui attendait, dans la maison de Jef, dans la rue en Horse-Châteaux, le résultat de l’entrevue de Van Damme avec Maigret. Et finalement, Jef Lombard (suivi, plus tard, de Maurice Belloir) parle et le commissaire apprendre à connaître le nœud de tout l'affaire: ces jeunes Belges que le commissaire a rencontrés dans cette histoire faisaient partie, « il y a un peu plus de dix ans » (ils avaient alors tous une vingtaine d'années), d'une petite société secrète appelée « les Compagnons de l'Apocalypse » (« un titre mystérieux, bien ronflant »), et ils se réunissaient dans l’atelier loué de Klein, pour de bruyantes beuveries nocturnes au cours desquelles ils laissaient libre cours à leurs idées libertaires et excentriques ; lors d'une de leursses beuveries, une nuit de Noël, dix ans auparavant, Émile Klein, un artiste habitué à la pauvreté, mal nourris (il « devait travailler pendant la journée comme peintre en bâtiment » pour « suivre les cours du soir de l’Académie », et « il vivait de rien, se passait de manger pour boire »), s'excite à l'idée de commettre un meurtre et, devant ses camarades de classe, Lecocq, Van Damme et Janin, étonnés et restés passifs, il intervient en poignardant dans le ventre Willy Mortier ; celui-ci, un élève juif qui les fréquente (même s'il est détesté et mal toléré par les compagnons), qui vient d'un milieu plutôt aisé (bien plus riche que celle de Belloir et Van Damme), ce soir-là était « en smoking », et tous on voyait, « du trou de son plastron », que « le sang s’échappait à flots »; mais « Willy ne mourait pas ! », et il faut dire que Willy Mortier meurt seulement avec l'aide finale de Belloir qui, en luttant avec l’homme blessés et sanglante, l’étrangle parce que celui-ci « avec la main droite » a pris « lentement un revolver de la poche » pour leur tirer dessus ; et c'est ainsi que la robe trois tailles plus grande que celle de Louis Jeunet est souillée de sang artériel. Après avoir fait disparaître le corps de Mortier dans le fleuve Meuse en crue (corps qui il n'avait jamais été retrouvé), « les Compagnons de l'Apocalypse » se dispersent initialement à Paris, sauf Jean Lecocq d'Arneville, Émile Klein et Jef Lombard, les plus pauvres et les plus socialement faible de la petite société secrète, qui restent à Liège. Or, deux mois après ce drame, Émile Klein se suicide en se pendant, comme vu, au marteau de la porte de la vielle église Saint-Pholien ; Jean Lecocq d'Arneville, lui, reste hanté par le crime de son ami, par son suicide, et pour oublier tous les choses « qui lui rappelât le drame », ces souvenirs pénibles qui lui rappellent qu'il est « un voleur de bonheur », du « bonheur volée à Klein … Et à l’autre … [Willy Mortier] », il change d'identité (se fait appeler, comme vu, Louis Jeunet), de lieu, de métier (« en devenant un travailleur manuel », sans plus ouvrir un livre), se marie et il a un fils ; mais tout cela n'empêche pas le souvenir obsessionnel de cette macabre nuit de Noël de le poursuivre en permanence, à un « degré maladif, douloureux », en lui empêchant de mener une existence normale avec sa femme et son fils. Alors qu'il souffre, « incapable, non seulement d’être heureux, mais de conquérir un semblant de paix », Lecocq, en voyant ses amis Belloir, Van Damme et Janin réussir leur vie, certains fonder un foyer, il décide, pour « venger Klein ! … pour se venger lui-même ! … », il y a trois ans, de les faire chanter et c'est pour cela qu'il transporte avec lui, dans une valise, la robe de Belloir, tachée du sang de Willy Mortier, qu’il avait abandonnée chez Klein après s'être changée après la mort de la victime; donc, il se sert de cette « relique », « la seule preuve matérielle des événements de la nuit de Noël », pour soutirer de l'argent aux derniers membres de la confrérie (bien essayant de leur créer des problèmes économiques, « des difficultés inouïes »), enfin il brûle intentionnellement, dans la poêle de sa chambre à Paris, en rue Roquette, les billets qui lui sont remis pour l'achat de son silence (comme le savent les victimes de chantage et comme l'atteste la découverte et l’analyse dans les cendres du poêle de grosses sommes de « billets belges et français »).

Si la mort de Lecocq d'Arneville libère ses victimes d'un poids énorme, Belloir, Van Damme, Lombard et Janin n'en sont pas moins affolés par la présence de Maigret. En effet, dans moins d'un mois (vingt-six jours à Noël, dix ans après la mort de Willy), il y aura prescription pour le crime du malheureux Willy Mortier, et Maigret le sait ; aussi quitte-t-il Liège pour Paris où il classe l'affaire Willy Mortier (le 30 novembre) ; et, s'il laisse la liberté à ces gamins inconscients qu'étaient Belloir, Van Damme, Lombard et Janin, c'est parce que l'avenir de cinq enfants innocents est en jeu (un enfant est de Jean Lecocq d'Arneville, une de Maurice Belloir et trois de Jef Lombard, un vient de naître).

Le roman se conclue à la « Brasserie Dauphine » avec un Lucas « aussi effaré » : en « fait de demis, son compagnon [Maigret] avala presque coup sur coup six imitation d’absinthe » …

Remarque(s), 3 : Le pendu de Saint-Pholien est un roman tiré d'un fait divers réel, le suicide par pendaison à la clenche de l'église Saint-Pholien (dans le quartier d'Outremeuse, à Liège) du peintre cocaïnomane Joseph Jean Kleine, le 2 mars 1922 ; ce fait divers figurera également dans le roman Les Trois crimes de mes amis [1937, v. infra]. On rappelle que « La Gazette de Liége » (le nom de Liège est écrit à l'ancienne) du 3 mars 1922 rapporte le fait dans un article non signé, mais écrit semble-t-il par Simenon, et que de nombreux lieux décrits dans le roman se situent à Liège où, dans sa jeunesse, l'écrivain appartenait à un groupe d'artistes et d'anarchistes appelé « La Caque » (la caque est un type de baril utilisé pour emballer le hareng et on dit « être serrés comme des harengs en caque », métaphore pour un groupe qui est très uni).

Remarque(s), 4 : dans ce roman, Simenon souligne à plusieurs reprises que le destin social des membres de « les Compagnons de l'Apocalypse », compte tenu de la structure socio-économique prédominante dans leur milieu de vie, est dicté par deux causes déterminantes ; d'une parte, nous avons le déterminant économique, qui présente différents niveaux d'accès à l'argent par ces jeunes ;

pour les trois premiers niveaux d'accès à l'argent, on part de la première place qui est occupée par Willy Mortier et qui est donnée par la richesse accumulée par la famille juive à laquelle il appartient, suivi du bien-être économique de Maurice Belloir, de Joseph van Damme et celui de Gaston Janin (« Il avait d’une parte les riches, qui rentraient ensuite [après les beuveries nocturnes] chez eux, reprenaient pied dans une atmosphère solide … Van Damme, Willy Mortier et moi [Maurice Belloir] … et même Janin, qui ne manquait de rien … ») ; enfin, nous avons deux niveaux de pauvreté, celui relatif de Jef Lombard (son père, veuf, est un « ouvrier armurier ») et celui absolu de Jean Lecocq d'Arneville et d'Émile Klein (« Ils avaient eu tous les deux une enfance pénible, près d’une maman pauvre … »). Or, c'est à partir du moment du meurtre de l'individu le plus riche que l'on peut voir les effets lointains qu'une structure économique a sur le destin social des membres du conventicule : ceux qui en ont les moyens peuvent quitter Liège pour Paris (et, par la suite, pour les autres destinations hors Belgique), comme Belloir, van Damme et Janin ; les démunis doivent rester en Belgique, tout comme Klein, Lecocq d'Arneville et Lombard (dit Belloir : « Nous étions partis … Ils sont restés »). L'autre déterminant, qui relocalise les composants du conventicule et engage entre eux deux destins socialement antagonistes, est celui qui renvoie à la capacité d'affronter la réalité produite par un meurtre, c'est-à-dire le sentiment de culpabilité vécu en tant qu'individus séparés les uns des autres et non plus en combien ils sont liés par une structure socio-économique. La réaction au sentiment de culpabilité produit ainsi, d'une part, ceux qui sont capables de s'adapter à la réalité, comme Belloir, van Damme, Janin et Lombard ; de l'autre, ceux qui ne savent pas s'adapter, comme Klein et Lecocq d'Arneville (dit Belloir : « Les autres et moi ayons essayé de nous échapper, de reprendre contact avec l’existence normale … Lecocq d’Arneville, au contraire, s’est jeté à corps perdu dans son remords, dans un désespoir farouche … Il a raté sa vie ! … »). Klein est le premier à refuser l'adaptation, refus qui le conduit au suicide, c'est-à-dire à l'asocialité parfaite ; Jean Lecocq d’Arneville, au contraire, essaie de s'adapter à la réalité, mais il le fait en refusant ce qu'il est devenu, c'est-à-dire en changeant de lieu, d'identité et de travail, en se mariant et en ayant un enfant ; une tentative qui échoue en raison de son incapacité constitutive à faire et à accepter des compromis (« C’était comme si la vie avait continué à couler pour les uns [lire : ceux qui sont capables de s'adapter à la réalité], s’était arrêtée pour les autres [lire : ceux qui ne savent pas s'adapter] … »), qui donne alors naissance à la matrice du chantage comme tentative de ramener chacun à son niveau, ce qui fait de lui un individu asocial imparfait. Et il est curieux que ce qui marque son asocialité, ce qui le rend en quelque sorte parfait, se retrouve dans une traduction de la réalité pratique et symbolique à la fois : récolter de l'argent pour le brûler (sans préjudice de l'abandon au suicide, dont il est la cause dernier Maigret). Bref, à dire que c'est l'argent qui fait le lien entre le déterminisme économique et le déterminisme caractériel (« Est-ce que ce n’était pas le point vulnérable ? … toute notre situation, à Van Damme, à Lombard, à moi [Belloir], voire à Janin, n’était-elle pas basée sur l’argent ? … »), ce qui nous ramène au point de départ : à savoir, à la structure socio-économique prédominante dans leur milieu de vie comme matrice avant leur destin.

Remarque(s), 5 : Maigret, dans ce roman, joue le rôle de raccommodeurs des destins car, pensant à l'avenir de la nouvelle génération, celui des enfants, il considère que cette génération ne doit pas payer les erreurs de celle qui la précède, celle des pères ; et en effet, il est bien conscient que l'arrestation d'un coupable étend ses effets sociaux sur le destin des membres de toute la famille, en l'occurrence notamment aux cinq enfants dont il rend compte à plusieurs reprises au cours de son enquête. Et c'est donc pour cette raison, comme le commissaire le laisse plus ou moins explicitement comprendre au coupable dans la clôture du roman (« Il y a cinq gosses dans l’histoire … »), qu'il ne recourt pas à l'appareil de justice, mais il décide de son propre chef de libérer ceux qu'il a découverts comme étant les coupables d'un crime qui pourra ainsi entrer en prescription un mois après l’effacement de son enquête (Maigret, à la fin de l’enquête, quitte-t-il Liège pour Paris et, arrivé à son office au quai des Orfévrés, en répondant à Lucas sur ce que c’est des coupables, « Des anarchistes ? … Des faux monnayeurs ? ... Une bande internationale ? … », il répond : « Des gamins ! … laissa-t-il tomber » et lance « dans son placard la valise qui contenait ce qu’un expert allemand avait appelé, en long et minutieux rapports, le complet B », la robe sanglant de Belloir …).

Remarque(s), 6 : à demi-roman, au retour de Maigret en boulevard Richard Lenoir [chapitre 6], Mme Maigret, « paisiblement » et sans interrompre son travail de coudre, a lui demandé : « Est-ce un crime ? ». Et il se peut qu’un crime ait été commis par Maigret presque par jeu (comme a écrit Simenon, Maigret « n’était pas loin – il était même bien près de penser – qu’il venait de tuer un homme »).

Remarque(s), 7 : notez que dans ce roman aussi, comme dans Monsieur Gallet, décédé [1931], Maigret pour son enquête est hors de sa juridiction parisienne (il a fait une enquête à Brême, Paris, Reims et Liège) ; encore, que cette enquête est non officielle (caractéristique répétée, en particulier dans les premiers romans).

 

Fiches récapitulatives :

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Victime

Willy Mortier

Jean Lecocq d’Arneville

Suspecte

Aucun [suicide]

Aucun [suicide]

Methode de morte

Couteau et strangulation

Révolver [une balle dans la bouche]

Lieu

Atelier de Émile Klein, derrière l’église de Saint-Pholien (en Liège)

Chambre d’Hôtel de Brême

Heure

Nuit de Noël, après minuit

Minuit

Mobile

Commettre un meurtre

Le désespoir

Coupable

Émile Klein et Maurice Belloir

Maigret [?]

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Géographie des actions

Bruxelles, Liège (Belgique). Neuschanz (Hollande). Brême (Suisse). Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Reims (Marne). Paris.

Climatologie

Automne

Temps d’exécution

L’enquête se déroule en novembre et dur six jours (de 25 au 30 novembre)

 

Sources d'information :

 

1.     C. Menguy et P. Deligny, De George Sim à Simenon. Bibliographie, Paris, Omnibus, 2004, pp. 26-27.

2.     M. Piron et M. Lemoine, L’univers de Simenon. Guide des Romans et nouvelles (1931-1972) de Georges Simenon, Paris, Presses de la Cité, 1983, pp. 258-259.

3.     B. Alavoine, Les enquêtes de Maigret de Georges Simenon, Amiens, Encrage Éditions, 2015, p. 82.

4.     M. Lemoine, Index des personnages de George Simenon, Bruxelles, Éditions Labor, 1985, pp. 65, 300, 311, 337, 367, 393, 476, 626.

5.     J. Forest, Les archives Maigret. Répertoire analytique complet de ses cent sept enquêtes, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1994, pp. 38-39.

6.     http://www.association-jacques-riviere-alain-fournier.com/reperage/simenon/notice_maigret/note_maigret_Pendu%20de%20Saint%20Pholien.htm

7.     https://www.toutsimenon.com/oeuvre/tout-simenon/fiche-livre/17-Le-pendu-de-Saint-Pholien_4008

8.     http://www.trussel.com/maig/plots/phoplot.htm

9.     M. Wenger, La saga de Maigret. Le commissaire bougon devenu raccommodeur de destinées, Amiens, AARP & Encrage Éditions, 2020, pp. 21-22. 

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