Pietr-le-Letton

[Couverture photographique en noir recto-verso (photo de Lecram, imprimeur o de André Vigneau [?])] [12x19 cm]

Rédaction : à bord de l'Ostrogoth, Le Four à Chaux, près Morsang-sur-Seine (Essonne, France), en mai 1930 [?]. D'autres sources indiquent : à Stavoren (Pays-Bas), au début de l'hiver 1929-1930. Elles précisent aussi que les deux premiers chapitres ont très vraisemblablement été écrits à Wilhemshafen (Allemagne) [?]. Selon le livre de comptes de Simenon : à Delfzijl (Pays-Bas), en septembre 1929.

Remarque(s), 1 : Simenon, dans l’article De Geboorte van Maigret (La naissance de Maigret, traduction de Halbo C. Kool, dans Georges Sim, Het Kasteel van Roodezand / Georges Simenon, Maigret en de zaak Nahour, Utrecht, A.W. Bruna & Zoon, 1966, brochure non paginé [v. infra]), a soutenu avoir écrit Pietr-le-Letton en septembre 1929, à Delfzijl, pendant qu'on recalfatait l'Ostrogoth (son nouveau navire) ; or, les critiques C. Menguy et P. Deligny dit que la date de septembre 1929, souvent avancée par Simenon, semble sujette à caution et qui c'est probablement La maison de l'inquiétude, l'un des quatre proto-Maigret (v. supra et infra) et le vrai début du commissaire Maigret, qui a été écrit à ce moment-là (v. supra).

En feuilleton (préoriginale) : dans l'hebdomadaire « Ric et Rac », n° 71-83 du 19 juillet au 11 octobre 1930 (soit 13 livraisons).

Edition originale (tirage courant) : Paris, Arthème Fayard & Cie, 1931, pp. 253 ; achevé d’imprimer : mai 1931. 6 Fr., « Série des romans policiers »

Remarque(s), 2 : Pietr-le-Letton est la première enquête officielle du commissaire Maigret, mais la cinquième à être présentée en librairie. C'est aussi le premier roman que Simenon a signé de son patronyme (mais le premier roman à être publié sous son patronyme est Monsieur Gallet, décédé, v. supra). Pietr-le-Letton fait partie des rares manuscrits de Simenon à avoir été en souffrance à la suite de l'indifférence des éditeurs. Refusé par cinq maisons d’éditions différentes, le roman attendra beaucoup de mois avant d'être publié dans les colonnes de l'hebdomadaire « Ric et Rac » (v. supra), puis en volume par Fayard (v. supra).

Géographie des actions : Paris (Gare du Nord, Rue du Rois-de-Sicile, Parc Monceau). Fécamp (Seine maritime). Références : U.S.A. (New York, Ohio), Odessa (à l’époque, Ukraine méridionale), Pskov (Russie), Tartu (à l’époque, Estonie), Vilna (à l’époque, Pologne).

Climatologie : « on était en novembre » (automne et début de l’hiver) ; « La tempête redoublait. Les rues étaient parcourues par de tourbillons qui donnaient aux passants des silhouettes d’ivrognes. Une tuile tomba, quelque part, sur le trottoir. Les autobus déferlaient. Les Champs-Élysées étaient transformés en une piste quasi déserte. Des gouttes d’eau commençaient à tomber […] Des gens couraient pour fuir l’averse. Maigret pénétra à hôtel juste à temps pour éviter des gouttes de pluie grosses comme des noix, froides comme de la glace ».

Temps d’exécution : Époque contemporaine (l'écriture du roman se réfère aux années Trente). L’enquête de Maigret se déroule en novembre et pour une durée indéterminée.

Cadre des personnages :

1.     Pietr Johannson (âge apparent : trente-deux ans), dit Pietr le Letton, alias de Oswald Oppenheim, armateur de Brême à l’« Hôtel Majestic », de Olaf Swann, Norvégien, matelot, à Fécamp ; jumeau de Hans Johannson ; Russe, originaire de Pskov, escroc, chef d’une bande international ;

2.     Hans Johannson (âge apparent : trente-deux ans), alias Fédor Yourovitch, frère jumeau de Pietr Johannson ; Russe, originaire de Pskov, faussaire, complice de Pietr Johannson ;

3.     Mortimer-Levingston, Americain originaire d’une « ferme de l’Ohio », qui « a débuté en vendant des lacets à San Francisco », à l'heure actuelle banquier à New York, milliardaire ;

4.     Anna Gorskine (vingt-et-cinq ans), Polonaise, née à Odessa, résidant à Paris, sans profession, maîtresse de Fédor Yourovitch ;

5.     Fédor Yourovitch, ouvrier, née à Vilna, alias de Hans Johannson ;

6.     Mme Berthe Swann (vingt-et-huit ans), amie / fiancée de Hans Johannson et puis épouse de Olaf Swann ;

7.     Olaf Swann, norvégien, matelot, alias de Pietr Johannson ;

8.     Torrence (trente ans), brigadier sous les ordres de Maigret à la P.J. de Paris, et son principal collaborateur ;

9.     Dufour (trente-et-cinq ans), inspecteur sous les ordres de Maigret à la P.J. de Paris, connaisseur de trois langues qui parle assez couramment ;

10.  Maigret (quarante-et-cinq ans), « commissaire de première classe » à la P.J. de Paris (avec un « appointements de deux mille deux cents francs par mois »), marié, pas d’enfant ;

11.  Pepito Moretto, garçons du l’« Hôtel Majestic » et tueur à gages ; c’est l’homme qui tue Torrence à l’« Hôtel Majestic » et tire une balle sur Maigret au « Pickwick’s Bar ».

Résumé de l’intrigue : Pietr, dit le Letton en raison de ses origines nordique, « de nationalité indéterminée », est un célèbre escroc international qui a « été arrêté deux fois », mais jamais accusé (et, par conséquent, libéré deux fois de prison), que la police de plusieurs pays d'Europe surveille de près ; or, lorsque à la Sûreté Général de Paris est avertie de son arrivée imminente dans la capitale de nombreux télégrammes rédigé en polcod, le « langage internationale secret », par le C.I.P.C. (« Commission Internationale de Police Criminelle »), le « commissaire Maigret, de la première Brigade Mobile », après avoir mémorisé le « portrait parlé » [v. infra] de Pietr le Letton, mis « son veston », enfilé un « lourd pardessus noir » et mis « sur sa tête un chapeau melon », non sans avoir recommandé au portier de ne pas oublier le feu de sa poêle « planté au milieu de son bureau », se rend à la gare du Nord, sous de rafales de vent (nous sommes en novembre), pour le prendre en filature selon ce qui a enregistré de lui dans sa tête. Au quai 11, à la descente des passagers de « L'Etoile-du-Nord » (venant de Bruxelles), Maigret reconnait par « l’oreille » [v. infra], parmi une masse chaotique de deux cents individus passant devant ses yeux, Pietr le letton, « un homme vêtu d’un manteau vert de voyage vert à grands carreaux » qui est « suivi de trois porteurs » et un « représentant d’un palace des Champs-Élysées [le « Majestic », un Hôtel de luxe] lui frayait obséquieusement un passage » ; au même temp, Maigret apprend qu’un un homme a été tué dans la toilette du train de la voiture 5, la même voiture de première classe de Pietr le Letton, y si rend et, en regardant « l’oreille gauche », il voit un homme qui a le « portrait parlé » identique à celle de l’homme avec le « manteau vert de voyage », un homme qui ressemble à s'y méprendre à Pietr le Letton, autrement dit, un autre Pietr le Letton, mais avec des chaussures éculé et ressemelé et des « vêtements râpés comme on n’en voit guère dans le trains de luxe ». Après cette brève identification du mort dans la toilette du train, Maigret rattrape le temps perdu en quittant la gare pour se rendre en taxi à un Hôtel des Champs-Élisée, le « Majestic », où il apprend que Pietr le Letton, qui se signe sous le nom de « Oswald Oppenheim, venant de Brème, armateur »,  est « au 17 » (dans « un appartement complet ») : dans le couloir du deuxième étage il s’assied sur un divan où, fumant sa pipe, il attend sa sortie ; sur « le coup de huit heures » il sort pour se rendre « dans la salle à manger » (suivi de Maigret, qui prend place dans la halle, de ce côté des « baies vitrées », où il peut le voir) où le Letton prend place « à la table de M. et Mme Mortimer-Levingston », une couple de milliardaires Américains qui sont en France pour affairés ; mais peu après, Pietr le Letton, habillé en travailleur, et M. Mortimer-Levingston (celui-ci brièvement interrogés par Maigret à sa sortie de la salle à manger), « en tenue de soirée », disparaissent de l'Hôtel. Entre-temps, Maigret, revenu au Quai des Orfèvres « près de minuit », alors que la tempête est à son comble, attend le brigadier Torrence qui, chargé d'enquêter sur le meurtre de la Gare du Nord, dit qui a un indice, c’est-à-dire qui a découvert, « dans une petite poche intérieure du gilet fermée par un bouton », « une pochette de papier de soie » contenant « une mèche de cheveux bruns » de femme, qui devait autrefois contenir un portrait « format album » ; un spécialiste du « laboratoires de l’Identité Judiciaire », chargé d'analyser la « pochette », découvre après l’analyse le nom du photographe (« Léon Moutet, photographe d’art, quai des Belges, Fécamp ») en relief sur celle-ci. Maigret se rend donc à Fécamp, le lendemain, pour faire de recherches sur le « portait », en se chargeant aussi de l'enquête sur la mort du mystérieux passager de « L'Etoile-du-Nord », tandis que Torrence suit l'évolution de la situation à l' « Hôtel Majestic » sur la disparition de Pietr le Letton et Mortimer-Levingston.

À Fécamp, sur la côte normande qui domine la Manche, alors encore port de pêche à la morue et au hareng (comme on peut le voir et l'entendre en se promenant dans la ville), Maigret retrouve bientôt le photographe qui a tiré le « portrait » disparu ; il s'agit du portrait d'une « jolie » femme, âgée aujourd'hui de vingt-huit ans, qui, selon le photographe, est celui d'une ancienne caissière à « l’Hôtel du chemin de fer », mariée à un marin (connu dans la ville comme un soi-disant Norvégien d'origine), qui navigue « comme second officier à bord d'un bateau de commerce », le « Seetefel » de Brême : il s'agit de Mme Swann, qui vit dans « une villa au flanc de la falaise », et qui a maintenant une bonne et deux enfants, le dernier étant un « bébé ». Plus tard, dans le vent et sous une pluie « à torrents », Maigret se rend à la villa à la recherche (apparent) de son mari, Olaf Swann, qui, cependant, comme le lui dit Mme Swann lorsqu'elle le reçoit, est souvent absent en raison de son travail, et le commissaire, en pensant à Pietr le Letton, il lui demande si son mari est blond et s’il a « une petite moustache claire, coupée au ras de lèvres » ; elle répond par l'affirmative et part à la recherche d'un portait de lui, qu'elle ne trouve pas (la faute aux enfants, dit-elle) ; alors il lui demande si la photo que lui le montre (une copie, détachée d'un album appartenant au photographe, réalisée lorsqu'elle avait vingt ans) n'a été donnée qu'à son mari : cette question, qui reçoit sa confirmation, la place définitivement au seuil d'un état émotionnel fort, et au moment où Maigret s'apprête à elle remercier, une petite fille de trois ans, nommée Olga, apparaît dans le salon, ce qui fait voir au commissaire « le portrait vivant de Pietr le Letton ! ». Ainsi, on peut enfin dire qu’un troisième probable patronyme s'ajoute donc à la panoplie de cet escroc internationale, que Maigret soupçonne de se cacher dans la villa de la falaise ; alors, adossé à un mur, trempé par la pluie, il attend la confirmation de ses soupçons ; et les soupçons se concrétisent : vers midi (Maigret attend depuis dix heures) sort un homme qui « ressemblait au Letton et n’y ressemblait pas ! », un homme qui à suivre se saoule « dans le plus louche des bistrots », observé par Maigret, qui observe à son tour Maigret, et qui se dirige ensuite vers la gare de Fécamp (mais avant de le suivre, le commissaire demande à le tenancier du bistrot s'il ne trouve pas que l'homme qui vient de quitter le bistrot ressemble au capitaine Swann, ce à quoi il répond : « Pas au point qu’on les prennes l’un pour l’autre … Mais enfin ! ... J’ai cru longtemps que c’était son frère … »). Il voyage ensuite, ivre mort, avec Maigret, en troisième classe, jusqu'à Paris.

À la Gare Saint-Lazare, suivi de Maigret (et sans « profiter de la cohue pour lui échapper »), l’homme qui « ressemblait au Letton et n’y ressemblait pas » se rend dans un Hôtel sordide, le « Au Roi de Sicile », dans le ghetto (le « mi-quartier juif, mi-colonie polonaise » de la rue du Rois-de-Sicile, dans le Marais), où on le connaît sous le nom de « Fédor Yourovitch, 28 ans, née à Vilna, manœuvre ». Là, à la chambre 32, il retrouve aussi une locataire qui est aussi sa maîtresse, « Anna Gorskine, 25 ans, née à Odessa, sans profession », une juive Polonaise résidant en France depuis quelques années, et le commissaire, qui l'interroge, entend « tout de suite à quel genre de femme » il a affaire, une femme « passionnée, effronté », qui « cherche le combat ». Mis sous surveillance l’Hôtel « Au Roi de Sicile », et après s'être lavé et changé au Quai des Orfèvres, Maigret part en cherche de son brigadier au l' « Hôtel Majestic », où, appris que M. Mortimer-Levingston est revenu (mais pas Pietr le Letton), laissé Torrence qui est censé surveiller l' « Hôtel Majestic », se lance sur la piste de les Mortimer-Levingston, auparavant à la soirée d'ouverture au « Gymnase », puis dans une boîte de nuit, le « Pickwick's Bar », rue Fontaine, où le commissaire entre et surveille leurs mouvements ; après deux heures du matin, Maigret sort de la boîte de nuit pour suivre les Mortimer-Levingston et un « coup de feu » retentit soudain, atteignant Maigret en pleine poitrine.

La balle dans la poitrine de Maigret lui provoque une blessure qui, bien que superficielle (la « chair de sa poitrine » a été « déchirée », et la balle a « frôlé une côte » et est « ressortie près de l’omoplate »), lui cause un état de douleur qu'il parvient à contrôler; le commissaire, ainsi, poursuit son enquête en se faisant conduire à « l'Hôtel Majestic » où trouve Torrence, allongé par terre, mort, qui a été chloroformé et a pris une « longue aiguille » « à hauteur du milieu du cœur », qui, « sans bruit et sans souillure » l’a tué immédiatement (et on verra que le coupable est Pepito Moretto, garçons de l’« Hôtel Majestic » et tueur professionnel service temporaire de la « bande du Letton », qui a également tiré sur Maigret à la sortie de le « Pickwick's Bar ») ; quoi qu'il en soit, Maigret ne peut se défaire du remords que lui inspire la mort de son jeune assistant, à tel point que le commissaire (malgré la blessure à la poitrine, une blessure qui a été en quelque sorte bandée) fait de cette enquête une affaire personnelle, comme dit à son chef : « Mais, maintenant, c’est un affaire entre eux [la « bande du Letton »] et moi... ».

Les événements s'accélèrent, les coups de théâtre se multiplient : étonnamment, le disparu Oswald Oppenheim (Pietr le Letton) réapparaît à l’« Hôtel Majestic » comme si de rien n'était. Maigret ne le quitte plus et le suit « à brève distance, sans essayer de se cacher » (avec son « pansement qui le gênait dans ses mouvements ») et lui fait de l'ombre jusqu'à ce que l'homme persécuté s'effondre sous la pression de l'observation. Soudain, les deux identités (soutenue par une « perfection qui n’était seulement de surface ! »), celle de Pietr (« un intellectuel racé des pieds à la tête ») et celle du Yourovitch (« un vagabond slave, un déclassé nostalgique et forcené ») commencent à se mélanger dans son comportement, commencent à s'écailler et Maigret voit « un commencement de débâcle », « la fissure » qui se dévoile dans le visage de Pietr le Letton [v. infra]. Sous la pression psychologique du commissaire, il ne peut plus distinguer les deux rôles qu'il joue : par exemple, devant Maigret qui est entré dans son appartement (le  numéro 17), tout « son visage, toute sa personne » est agitée « par de tic multiples », ou bien, se remplissant plusieurs fois d'un verre de whisky jusqu'à vider la bouteille, dans un climax de réactions angoissées, il manifeste son ivresse et montre à nouveau son « transformation » (« la fissure ») « dix fois, cent fois plus forte » à « son compagnon [Maigret] avec les yeux troubles de Fédor Yourovitch » ; enfin, en le provoquant, lui dit : - « Allons … Essayez de me dire […] quel Pietr je suis ! […] Devinez ! Quel Pietr ? … ». Et c'est précisément à ce moment-là que Mortimer-Levingston fait irruption dans l’appartement 17 et, constatant l'état compromettant de Pietr le Letton, en sort brusquement, immédiatement suivi par Maigret qui verrouille la porte de la chambre ; mais, malgré la surveillance mise en place autour de Mortimer-Levingston, ça n'empêche pas l'intéressé d'être abattu (avec « le bas du visage » « littéralement disparu ») par le révolver d’Anna Gorskin, qui, pratiquement prise sur le fait, reste « dépoitraillé » (« magnifique, d’ailleurs ») après la lutte avec le commissaire qui réussit à lui passer les menottes. Et dans le chaos qui suit, Pietr le Letton parvient à s'échapper à nouveau. Plus tard, en fouillant la chambre numéro 32 d'Anna Gorskine à l’Hôtel « Au Rois de Sicile », dans le ghetto, une « chambre à coucher jamais aérée », imprégnée du « relents » de la « mangeaille » qui sent l'ail et la friture, de l'odeur des « cigarettes russes », des draps de lit moities et du linge sale, le commissaire comprend, merci à une photo de la famille Johannson (trouvé en découdront le matelas d’Anna Gorskine) avec « deux garçons de six à huit ans », qu'il est en présence de deux jumeaux (même age, taille, « une ressemblance frappant » entre eux), Pietr et Hans, et qui remarque « la différence qui s’avérait entre leurs caractères »: l’un, Pietr, « avait une expression décidée, fixait l’appareil d’un air agressif, avec une sorte de défi », l’autre, Hans, « regardait son frère à la dérobée. Il le regardait avec confiance, avec admiration » ; Maigret, d'ailleurs, trouve cette photo « terriblement éloquent », révélatrice « d’un seul coup d’œil [de] la destinée des personnages » où un (Hans) vivra sous l'ascendant de l'autre (Pietr) dans un asservissement psychologique, depuis leur enfance à Pskov (Russie) et leur jeunesse d'étudiants à Tartu (Estonie), comme pour dire que ce sont des jumeaux qui se retrouvent liés à vie dans une relation maître / esclave que seulement la mort du jumeau qui gère le pouvoir peut essayer de guérir.

Maigret se doute de l'endroit où il s'enfuit le sosie de Pietr le Letton, grâce aussi à l’inconscient confession qui manifeste la jalousie et la possessivité d'Anna Gorskine pour Hans Johannson (suivie d'une crise d'hystérie que le commissaire a calmée avec une cruche de « eau froide » jetée sur son visage, crise suivie aussi de « sanglots étouffés » de son corps qui bouge, « à un rythme saccadé », sous la couverture) que Maigret a interrogée en prison après sa capture dans un couloir de l’« Hôtel Majestic », et se rend à Fécamp, en Normandie, chez Mme Swan pour retrouver le fugitif. Et parvient enfin, après une longue et très dangereuse traque dans « l’obscurité », « enveloppé par le vacarme des flots », avec les « vêtements mouillés », sur la jetée déserte de Fécamp (« une longue ligne noire dans l’ombre, avec, des deux côtés, l’écume des vagues »), à mettre la main sur Pietr Johannson, ou plutôt, sur Hans Johannson, le jumeau, le Doppelgänger (ou sosie : v. infra) du fameux criminel international. L'homme est au bout du rouleau et, d'un air accablé, fait au commissaire une douloureuse confession au cours de laquelle tout son passé lui remonte à la gorge : Pietr traite Hans comme son « esclave », comme son factotum, et abuse de ses talents de faussaire ; il va même jusqu'à épouser Berthe, alors amie / fiancée à son frère (il dit que, un jour, à Fécamp, où son frère « se faisait appeler Olaf Swann », il est entré « brusquement » dans sa chambre et qu’il a vu Berthe qui « était dans ses bras … »), à se faire aimer d'elle (sans dire « la vérité » sur lui-même, sur son vrai métier) et il « a eu des enfants » avec elle (deux : la dette fille de trois ans, Olga, et un bébé de quelques mois) ; ayant perdu celle en qui il voyait sa raison de vivre, Hans s’enfuit à Paris, dans le ghetto, à l’Hôtel « Au Roi de Sicile », « ivre mort, malade à crever », où connait (et vivra) avec Anna Gorskine, et qu'elle l'aime, « c'est certain », mais qu'il la traite « comme j’avais été traité tout ma vie par mon frère … Je l'injuriais … Je la rabaissais sans cesse … », et que, jamais, elle remplacera Berthe dans son cœur.

Hans a tué son jumeau sur L'Etoile-du-Nord, décidant de se faire passer pour toute le monde comme Pietr le Letton (c'est Berthe qui, sans le vouloir, lui a suggéré qu'il pourrait être « Pietr lui-même quand cela me plairait ! », même s'il est vrai qu'il était allé auparavant à Fécamp en se habillant « comme lui », et qu'il avait eu honte de s'enfuir, et qu'avant que Berthe ne le voie, quand Olga « a crié : - Papa »); et c'est à ce titre qu'il a entamé des négociations avec Mortimer-Levingston pour l'organisation d'un réseau international d'escroqueries qui devaient faire de Mortimer-Levingston le banquier de ce réseau que Pietr s'attachait à mettre sur pied (et dont Pietr était destiné à être le chef exécutif). Le soir même où il a commis le fratricide, pensant avouer à Berthe le crime qu'il avait commis, Hans a quitté l'hôtel, tout de suite il est suivi de Mortimer, qui a des soupçons, mais qu'il parvient à semer, et se rend en voiture à Fécamp ; incapable de s'accuser lui-même, il est pratiquement mis à la porte par Berthe, qui n'avait aucune idée de la vie réelle de son mari (« - Allez, maintenant ! vous déshonorez la maison de votre frère … ») et c'est tout juste le moment où Maigret et lui se rencontrent pour la premiere fois à Fécamp et rentrent ensemble à Paris, avec Pietr (pour Maigret, pas encore Hans), ivre mort. Mais le banquier, malgré l'extrême habileté de Hans, se rend compte que Pietr est un sosie, un double qui a remplacé son frère jumeau, Hans, et par conséquent l’a obligé, en le « menaçant de mort », à prendre « définitivement la place de Pietr », en raison de ce rôle irremplaçable de « point de contact avec les bandes » criminels, que seul Pietr, ou un Hans non démasqué, peut avoir, parce que sans « lui, il était sans pouvoir sue elles » (et c'est alors qu'Anna Gorskine intervient pour tuer Mortimer-Levingston, de peur que le nouveau rôle de Hans dans la bande n'éloigne d'elle pour toujours ; elle, donc, l'a tué par amour : elle voulait se débarrasser d'un gêneur, et en effet, les nouvelles fonctions de Hans auprès de l'Américain allaient-elles nécessairement l'éloigner d'elle). Hans, qui a déclenché la situation, maintenant démasqué par Maigret, se rendant compte qu'il n'est pas à la hauteur de son jumeau, qu'il n'a pas le même charisme, surtout dégoûté à « l’idée » d’être « condamné à jouer éternellement le rôle de mon frère … », s’enfuit et retourne à Fécamp (avec l’idée de se tuer et de tuer « Berthe, dans le bras l’un de l’autre »), ou est retrouvé comme vu, pour la deuxième fois, par le commissaire sur un rocher d'un côté de la jetée à Fécamp. À la fin de son témoignage, de sa tragique confession, après avoir regardé « comme un halluciné » la photo de lui et de son jumeau enfants (le « commissaire la voyait à l’envers, mais il percevait l’admiration du plus blond des gamins pour son frère »), Maigret lui donne la possibilité de se juger lui-même, tant que pratiquement peu plus loin des yeux de Maigret (un Maigret qui est consentant et ne souhaite pas voir), et avec le propre revolver du commissaire, Hans, désespéré et certain d'avoir tout perdu, se tire « une balle dans la bouche » et met fin instantanément à sa dramatique existence.

La narration se termine avec la référence au procès d'Anna Gorskine, à la peine de mort certaine pour Pepito Moretto (retrouvé et arrêté grâce aux indications données par Anna Gorskine à Maigret lors d'une visite qu'il lui a rendue en prison), et par la convalescence de Maigret (qui, l’avons vu, s’est traîné pendant la moitié du roman avec une blessure qui ne cesse de se rouvrir étant, comme dit, déchirée la chair de sa poitrine : Maigret a accepté une intervention chirurgicale pour la blessure seulement quand il ne pouvait plus s'en passer et seulement dans sa maison et sous les soins affectueux de sa femme, Mme Maigret, qui faisait semblant de « bougonner pour la forme »).

Remarque(s), 3 : la présence physique de Maigret (citation) : « Lui restait là, énorme, avec ses épaules impressionnantes qui dessinait une grande ombre.  On le bousculait et il n’oscillait pas plus qu’un mur » (ch. 1). […] Son vêtements étaient de laine assez fine, de bonne coupe. Enfin il se rasait chaque matin et ses mains étaient soignées. Mais la charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons le plus neufs. […] Il arrivait, d’un seul bloc, et dès lors il semblait que tout dût se briser contre ce bloc, soit qu’il avançât, soit qu’il restât planté sur les jambes un peu écartées » (ch. 2).

Remarque(s), 4 : lorsque Simenon introduit son Maigret pour la première fois sur la scène littéraire, il lui fallait un dispositif narratif pour placer le commissaire dans un contexte d'enquête précis ; au début de Pietr-le-Letton, le personnage fait son apparition avec un titre reconnu et dans un contexte fiable : « Commissaire Maigret, de la Première Brigade Mobile ». Maigret apparaît donc comme un commissaire (et non comme un simple inspecteur, ou comme un quelconque détective), appartenant à la Première Brigade Mobile (la Première Brigade est celle de Paris, la deuxième de Lille, la troisième de Caen etc., pour un total de Brigades Mobiles qui varie dans le temps), c'est-à-dire à ce qu'on appelait alors la « Sûreté » (v. Mémoires de Maigret, 1950, infra). Plus tard, dans le même roman, lorsqu'il arrive sur les lieux du crime, il prévient simplement : « Police », alors que dans Le charretier de la Providence [1931, v. supra], lorsqu'il se présente au colonel Lampson, il annonce « Police Judiciaire ! ». Encore : dans Pietr-le-Letton il va à Fécamp sans demander la permission et un commissaire de police de Paris devrait savoir qu'il n'a aucune autorité en dehors de la ville : dans les campagnes, la gendarmerie était responsable, dans les grandes villes, il y avait leur propre police locale ; peu après, Maigret s'attaque à la prochaine infraction au règlement en se présentant à un témoin comme un agent de la police de l'immigration. On peut donc dire que Simenon ne connaissait pas les structures et processus internes de la France, en particulier de la police parisienne, ou qu'il les ignorait tout simplement. On sait que Simenon, dans ses premiers romans, n'était pas très clair sur la logique et le fonctionnement des différents services de police (ces erreurs ne se retrouvent plus dans les romans ultérieurs de Maigret) et qui confondait la « Police Judiciaire », avec la « Sûreté Générale », et ce n'est qu'après la visite qu'il fit, à l'invitation de Xavier Guichard, directeur de la « Police Judiciaire » à partir de 1930, au 36, Quai des Orfèvres, que ses indications sur les tâches de Maigret devinrent plus précises [v. Mémoires de Maigret, 1950, infra]. Dans Monsieur Gallet, décédé [1931, v. supra], Maigret se présente tantôt comme commissaire de la Brigade Mobile, la « Sûreté », tantôt comme commissaire de la « Police Judiciaire », mais dès Le pendu de Saint-Pholien [1931, v. supra], il n'utilise que la formule « Police Judiciaire » (la fameuse P.J.). Plus tard, dans Les caves du Majestic [1942, v. infra], Maigret se désigne comme « chef de la brigade spéciale de la Police Judiciaire », formule que l'on retrouvera, comme dans Maigret, Lognon et les gangsters [1952, v. infra] : « Commissaire Maigret, de la Brigade spéciale ». Bref, « Maigret, de la Brigade spéciale » est une formule qui peut également être utilisée comme « Commissaire Maigret, chef de la Brigade criminelle » (Maigret et l'affaire Nahour [1966, v. infra]).

Remarque (s), 5 : lorsque Maigret, dans le début du premier chapitre de Pietr-le-Letton, on nous parle de « portrait parlé de Pietr le Letton, aussi éloquent pour le commissaire qu’une photographie », se base sur la méthode de Alphonse Bertillon (1853-1914) ; Bertillon, un criminologue français, dans sa anthropométrie judiciaire (qu’on appelle le « Système » ou Bertillonnage) prévoit l’identification des criminels, par diverses mesures corporelles (dite « signalement anthropométrique »), comme la taille, la hauteur du buste, la longueur et la largeur de la tête, la longueur de l’oreille droite, la longueur du pied gauche, la longueur du médius gauche et autres mesure encore (par un total de quatorze paramètre) et par une photographie de face et de profil (dite « face / profil »). Bertillon, dans sa technique criminalistique, avait établi également une nomenclature analytique des traits morphologique du visage (le dit « portrait parlé »), et, en 1905, le docteur ès-sciences R.-A. Reiss (1875-1929), de l'Université de Lausanne, qui s'intéresse à la photographie judiciaire et qui avait eu l'occasion d'effectuer en 1901 un stage à Paris auprès Bertillon, publiait comme disciple Le Manuel du portrait parlé (Méthode Alphonse Bertillon) à l’usage de la Police, avec vocabulaire Français, Allemand, Italien et Anglais, 1905, Lausanne, Th. Sack libraire-éditeur ; Paris : A. Schlachter éditeur, pp. VIII-134, qui devait aider les policiers à identifier suspects et criminels selon une méthode scientifiques ; or, au début de La Première Enquête de Maigret [1949, v. infra], on voit Maigret, le jeune « Secrétaire du Commissariat de Saint-Georges », à Paris , plongé dans la lecture de ce manuel, intitulé, dans ce roman, Cours de signalement descriptif (Portrait parlé) à l'usage des officiers et inspecteurs de police : c'est à cet ouvrage que Maigret se réfère dans Pietr le Letton, lorsque Simenon donne un exemple de « portrait parlé » en détaillant le signalement du Letton ; le texte (qui Maigret répétai « à plusieurs reprises, comme un écolier qui récite une leçon ») est le suivant (ch. 1) : « Signalement de Pietr Le Letton : âge apparent 32 ans, taille 169, sinus dos rectiligne, base horizontale, saillie grande limite, particularité cloison non apparente, oreille bordure originelle, grand lobe, traversé limite et dimension petite limite, antitragus saillant, limite pli inferieur vexe, limite forme, rectiligne, limite particularité sillons séparés, orthognathe supérieur, face longue, biconcave, sourcils clairsemés, blond clair, lèvre inférieure proéminent, épaisseur grande inférieure pendante, cou long, auréole jaune moyen, périphérie intermédiaire verdâtre moyen, cheveux blond clair ». Le livre de Reiss se trouve en ligne ici : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/113972/#page (ou ici https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k147207b/f7.image) ; dans la « planche III » du dit livre,  (https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/114001/#page, voir les images ci-dessous), on trouve, par exemple, l’ « antitragus saillant » aux numéros 39 et 40 (pour identifier la position de l'antitragus voir, dans le dit livre, la figure 22 à p. 10,  repérable ici : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/113994/#page), et il faut aussi savoir que Maigret connait « les moindres détail de l’oreille », ce qui lui permet, « dans la foule, et même si Pietr le Letton » est « maquillé, de le repérer à coup sûr » :

 

https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/114001/#page [detail]

https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/114001/#page

Maigret décode le texte ci-dessus reporté à partir d'un « dépêche » qu'il a reçu « du Bureau International d’Identification de Copenhague » qui est écrit, selon le code télégraphique du portrait parlé, ainsi :

« Sureté Paris.

Pietr le Letton 32 169 01512 0224 0255 02732 03116 03233 03242 03325 03415 02522 04115 04144 04 147 05221 … etc. »

ou 32 sont les ans, 169 (cm) c’est la taille, et les autres numéros, par exemple 03116, s’est ainsi décodable : 03 = oreille, 116 = bordure originelle, [03]242 = lobe grand et ainsi de suite en énumérant les paramètres morphologiques du visage (v. le vrai R.-A. Reiss, Code télégraphique du portrait parlé, 1907, Paris, A. Maloine libraire-éditeur, pp. 23, censé pour permettre une transmission efficace des informations du « portrait parlé » inventé par Bertillon en vue de faciliter « la surveillance internationale des malfaiteurs », dans  https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/16034/#page).

 Maigret décode le texte ci-dessus reporté à partir d'un « dépêche » qu'il a reçu « du Bureau International d’Identification de Copenhague » qui est écrit, selon le code télégraphique du portrait parlé, ainsi :

« Sureté Paris.

Pietr le Letton 32 169 01512 0224 0255 02732 03116 03233 03242 03325 03415 02522 04115 04144 04 147 05221 … etc. »

ou 32 sont les ans, 169 (cm) c’est la taille, et les autres numéros, par exemple 03116, s’est ainsi décodable : 03 = oreille, 116 = bordure originelle, [03]242 = lobe grand et ainsi de suite en énumérant les paramètres morphologiques du visage (v. le vrai R.-A. Reiss, Code télégraphique du portrait parlé, 1907, Paris, A. Maloine libraire-éditeur, pp. 23, censé pour permettre une transmission efficace des informations du « portrait parlé » inventé par Bertillon en vue de faciliter « la surveillance internationale des malfaiteurs », dans  https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/16034/#page).

 

https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/79419/

Il va sans dire que tout ce dispositif scientifique mis en place par Simenon (dans l'incipit, il évoque le C.I.P.C., la Commission Internationale de Police Criminelle, qui est un organisme qui existe réellement depuis 1923 ; plus loin, comme nous l'avons vu, il parle de portraits parlés, ensuite qu’il a lit « dans une revue de criminologie allemand » quelle était la méthode qui a permis de tuer Torrence, v. supra, et plus encore) a pour but d'offrir un support mimétique crédible au travail d’enquêteur de Maigret qui, dans ce premier roman écrit sous sa propre signature, croit encore, tout compte fait, aux fondements non humoraux d'une enquête, a « une véritable science », mais sous forte réserve d’une « théorie à lui, qu’il n’avait d’ailleurs jamais développé et qui restait imprécise dans son esprit, ce qu’il nommait à part lui la theorie de la fissure » [v. infra].

Sur Bertillon, v. aussi le « Bal anthropométrique », supra.

Remarque(s), 6 : comme vu, dans cette première histoire de la saga de Maigret nous découvrons certains aspects de ce que l'on a appelé sa méthode d'enquête : « Maigret agissait comme les autres. Comme les autres aussi il usait des outils extraordinaires que les Bertillon, les Reiss, les Locard ont mise entre les mains de la police et qui constituent une véritable science. Mais il cherchait, attendait, guettait surtout la fissure. Le moment, autrement dit, où, derrière le joueur, apparait l’homme » (ch. 5). Simenon donc nous dit que, comme tout autre policier, Maigret travaille avec les « outils extraordinaires » donnés à la police par des hommes de science, à savoir l'anthropométrie, l’analyse des indices matériels, la médecine légale etc., c’est-à-dire qu’il travaille ici avec de méthodes standardisées qui peuvent être reproduites par des personnes formées et compétentes (v. supra) ; mais, au-delà de cela, de la stricte déduction permise par les indices matériels, Simenon nous suggère qu’il y a aussi la question de savoir ce qui constitue son style d'enquête (développé surtout dans la suite de la saga), cette touche humoral d’ensemble, presque viscérale, qui caractérise l’enquêteur, style qui n'est que le sien et ne peut être celui de personne d'autre (ce qui revient à dire que chaque enquêteur est un moule à lui tout seul), ce qu'on a appelé plus tard son méthode sans méthode, et qui se traduit dans ce roman inaugural par l’ineffabilité de la « théorie de la fissure ». Méthode qui ne peut pas être normalisée, qui ne peut pas être normée et répliquée parce que a plus à voir avec les indices existentiels que matériels, indices existentiels (qui sont surtout de l’ordre non verbal, par exemple « des intuitions », des « des détail infimes », regard, rougeurs, hésitations, crispations des traits du visage, tremblements nerveux, bouffé du chaleur etc., perçu par le légendaire « flair » de Maigret) qui, s’ils sont (au second degré) également des indices matériels, dans leur statut sont des indices moins sûrs, moins facilement constatables, indices qui n'offrent aucune base solide pour une déduction basée sur un raisonnement logique, sur une ratio ; parce que, encore, à la logique déductive (qui implique un raisonnement systématique), Maigret remplace un raisonnement métonymique où l'effet se substitue à la cause selon un processus complexe qui parcourt en deux temps des trajets mentaux plutôt compliqués : dans le première temp les détails isolés, qui peuvent facilement devenir des indices existentiels et qui sont produit par le caractère fragmenté de la perception de Maigret au cours du roman (c’est-à-dire des effets périphériques, des épiphénomènes), sont mis en place dans une stratégie qui autorise l'identification des causes qui clarifieront les effets les plus centraux, le tout sur la base d'une pensée de la contiguïté qui est plus intuitive que systématique (et ce démarche est similaire à la sémiologie médicale qui sélectionne et étudie les symptômes afin d'aboutir à un diagnostic). Dans la deuxième phase l'on fait intervenir une sorte de hermeneutischer Zirkel (ou cercle herméneutique ; mais ici nous avons affaire à un cercle qui n'est pas sans fin, mais avec un cercle qui a un déroulement délimité par la fin de l’investigation), dans lequel l'enquête est un processus réitératif et dialogique qui va des effets périphériques, des épiphénomènes comme les indices existentiels, à la cause centrale et où la cause centrale (qui doit aussi se référer à des indices matériels pour être identifiée, cloîtré, et insérée dans une chaîne continue d'inférences), à son tour, doit continuellement se rapporter à des effets périphériques, dialoguer avec eux dans le cadre d'un processus presque continu. Comme pour dire que le tout, entraperçu selon une stratégie fragmentaire de la perception, doit permettre de identifier des parties en mutation presque continue (toutes autorisées et permises par la logique de l’abduction) et que les parties sélectionné, merci à la logique de l’induction, permettrons enfin à le commissaire d’établir des rapprochements non avec le tout, mais avec un tout vraisemblable (mimétique) comme le suggère la modélisation de la complexité des tous les données collectées et de tous les facteurs interdépendants recensés, priés en charge et validées pendant l’enquête (dit autrement : il y a de nombreuses confirmations que le choix de Maigret est le plus juste, ce qui équivaut à une certitude raisonnable que, compte tenu du crime, il n'y a pas d'autres coupables qui modèlent aussi bien les faits observés ; ce qui est aussi, de manière simplifiée, une définition de la logique qui entraîne le concept d'abduction : si l’abduction c’est l’hypothèse, l'hypothèse choisie pour expliquer les faits certains est la bonne parce qu'elle reçoit, par induction, une confirmation qui est validée par de nombreuses données empiriques). Et sans préjudice du fait que, dans les romans de la saga, Maigret il n'est jamais indifférent aux méthodes d'analyse scientifique, aux indices matériels (v., par exemple, le rôle du docteur Paul, médecin légiste, ou des résultats d'analyse de l'inspecteur Joseph Moers, des laboratoires de l'Identité Judiciaire, chacun présent dans une trentaine d'enquêtes, qui aident le commissaire de manière décisive en posant les bases sur lesquelles ce dernier va s'appuyer pour le développement de ses investigations), il faut dire que seulement lui (dans le romans de la saga) peut chercher et sélectionner des indices existentiels pour retrouver la cause central, et comme vu dans Pietr-le-Letton, on s’agit là de « la faille dans le mur », où de le moindre défaut (la « fissure " en tant qu'épiphénomène) que fait apparaître, qui démasque, le déguisement auquel Pietr le Letton ne peut échapper, ce qui offre uniquement à le commissaire une prise ferme sur la vraie nature de cet homme, dans une tout qui a nourri son destin fatal dans un tissu économique et sociale historiquement donné : le « moment […] où, derrière le joueur, apparait l’homme », ou, comme Simenon le dira plus tard, « l’homme tout nu ».

Simenon décrit cette moment où le personnage soi-disant Pietr le Letton s'ouvre à l’unicité de son regard d’enquêter ; ayant remarqué que Pietr le Letton ne joue pas simplement un rôle, mais « vit alternativement ces deux vies très différentes [Pietr le Letton, Fédor Yourovitch] », Maigret surprend, dans un miroir de bar, « un frémissement dans les lèvres de Pietr, et une contraction presque imperceptible de ses narines », et à cet instant (merci à cette épiphénomène, a ces indice existentiel), Maigret voit « maintenant tantôt le visage du voyageur du Majestic, tantôt la figure tourmentée de l’amant d'Anna Gorskine » : donc Maigret a cherché, derrière la scientificité qu'il est obligé de poursuivre par profession, « la fissure » qui son « flair » a entraperçu selon une stratégie fragmentaire de la perception (avec « des idées décousues, qui assaillaient Maigret »), perception qui lui permet de dire enfin à soi-même que l'hypothèse choisie est la plus juste parce qu'elle a aussi reçu des confirmation qui valident en cet instant tous les données collectées et tous les facteurs interdépendants précédents priés en charge dans l’enquête, auxquels s'ajoutent les données et les facteurs découverts et validés ultérieurement [v. supra]. « La fissure », donc, qui en plus nous fait apparaître que Hans Johannson, le Doppelgänger  (ou sosie), n’est pas seulement un jumeau maléfique [v. infra], mais est un être humain comme tous les autres hommes lorsque il est mis à nu ; à tel point qu'à la fin de Pietr-le-Letton, comme nous l'avons vu plus haut, Maigret ira même jusqu'à faire en sorte que cet homme, qui a tenté de comprendre (avec sa « théorie de la fissure ») et qu'il condamne, puisse se rendre justice, sans avoir à subir un procès en justice [v. infra].

Remarque(s), 7 : vous trouverez ci-dessous les pages dans lesquelles « la théorie de la fissure » se manifeste pour la première fois comme une bonne abduction, une bonne hypothèse de travail (ch. 11) pratiquement déjà validé merci à « une expérience » avec le portait de Mme Swann : « […] Ce n’étaient là que des idées décousues, qui assaillaient Maigret tandis qu’il allait à pas lents [en suivant Pietr le Letton à la sortie de l’« Hôtel du Majestic » après Fécamp e son retour à Paris] dans une atmosphère d’une légèreté savoureuse. Soudain, pourtant, le personnage du Letton s’écailla. // Les circonstances qui amenèrent l’événement furent significatives. Il s’était arrêté à hauteur du Fouquet’s et il commença même à traverser l’avenue avec l’intention évidente de prendre l’apéritif au bar de cet établissement de luxe. Or il se ravisa, reprit sa marche le long du trottoir et brusquement, pressant le pas, s’engagea dans la rue Washington. Il y a là un bistrot comme en trouve au cœur des quartiers les plus riches, destiné aux chauffeurs de taxi et aux gens de maison. Pietr y pénétra. Le commissaire derrière lui, juste au moment où il commandait une imitation d’absinthe. Il était debout devant le bar en fer à cheval qu’un garçon en tablier bleu épongeait de temps en temps d’un torchon sale. À sa gauche, un groupe de maçons poudreux. À sa droite, un encaisseur de la Compagnie du gaz. Le Letton choquait, par sa correction, par le luxe raffiné des moindres détails de sa toilette. On voyait briller sa petite moustache en brosse à dents, trop blonde, ses sourcils rares. Il regarda Maigret, non en face, mais par le truchement d’un miroir. Et le commissaire perçut un frémissement des lèvres, un pincement imperceptible des narines. Pietr dut s’observer. Il commença à boire lentement, mais bientôt il avalait d’un trait ce qui restait dans son verre, esquissait un geste du doigt qui signifiait : – Remplissez ! … Maigret avait commandé un vermouth. Dans le bar exigu, il paraissait plus grand et plus massif qu’ailleurs. Il ne quittait pas le Letton des yeux. Et il vivait en quelque sorte deux scènes en même temps. Comme tout à l’heure, les images se superposaient. Le café sordide de Fécamp se glissait derrière le décor actuel. Pietr se dédoublait. Maigret le voyait à la fois en complet cachou et en gabardine usée. – Plus souvent, j’te dis, que je m’lasserai arranger ! disait un des maçons en frappant le pied de son verre sur le comptoir. Pietr buvait son troisième apéritif couleur d’opale, dont le policier reniflait le relent anisé. Par le fait d’un mouvement de l’employé du gaz, les deux hommes se trouvèrent coude à coude, à se toucher. Maigret avait deux têtes de plus que son compagnon. Tous deux faisaient face à un miroir et c’est dans son eau grise qu’il se regardaient. Ce fut par les yeux que le visage du Letton commença à se brouiller. Il fit claquer ses doigts secs et blancs en désignant son verre, se passa la main sur le front. Et alors, peu à peu, il y eut comme un combat sur ses traits. Dans la glace, Maigret voyait tantôt le visage du voyageur du Majestic, tantôt la figure tourmentée de l’amant d’Anna Gorskine. Ma cette figure ne surnageait jamais complètement. Elle était refoulée par un travail désespéré des muscles. Seuls les yeux restaient les yeux du Russe. La main gauche était accrochée au bord du zinc. Le corps oscillait. // Maigret tenta une expérience. Il avait en poche le portrait de Mme Swann, qu’il avait retiré de l’album du photographe de Fécamp. – Je vous dois ? demanda-t-il au garçon. – Quarante-quatre sous … Il feignit de fouiller son portefeuille, en fit tomber la photo qui s’étala dans une mare liquide, entre les rebords du comptoir. Il ne s’en inquiéta pas, tendit une coupure de cinq francs. Mais son regard plongeait dans le miroir. Le garçon, qui avait ramassé le portrait, se montrait navré, l’essuyait de son tablier. Pietr le Letton étreignait son verre, les yeux durs, les traits immobiles. Puis, tout à coup, il y eut un petit bruit inattendu, si net que le patron, occupé à la caisse, se retourna d’une seule pièce. La main du Letton s’ouvrit, laissa glisser sur le comptoir les miettes du verre. Il l’avait broyé, lentement. Une mince coupure, à son index, saignait. Après avoir jeté un billet de cent francs devant lui, il sortit, sans regarder Maigret. »

Remarque(s), 8 : ils ont trouvé un homme mort « au lavabo » de la voiture 5 du train de « L'Etoile-du-Nord » (celle d'où est descendu Pietr le Letton, à la gare du Nord, à Paris), et Simenon raconte la reconnaissance par Maigret du mort (ch. 1) : « Maigret se hissa [sur la voiture], vit la porte des lavabos ouverte, à sa droite. Sur le sol, un corps était tassé, plié en deux, étrangement contorsionné. […] D’abord il ne vit que la nuque de l’homme. Mais, en faisant glisser sa casquette posée de travers, il découvrit l’oreille gauche. – Grand lobe traversé limite et dimension limite antitragus [v. supra] …grommela-t-il. Il y avait quelques gouttes de sang sur le linoléum. […] Alors Maigret renversa la tête de l’homme et serra davantage sa pipe entre ses dents. S’il n’avait vu sortir le voyageur [Pietr le Letton] en manteau vert, s’il ne l’avait vu se diriger vers une voiture en compagnie d’un interprète du Majestic, il eût put douter. Même signalement. Même petite moustache blond coupée en brosse à dents, sous un nez à arête vive. Mêmes sourcils clairs et rares. Mêmes prunelles d’un gris verdâtre. Autrement dit, Pietr le Letton ! ». Donc Maigret, dès le début de l'enquête, se trouve en difficulté car, même s'il se rend compte qu'il a affaire avec un sosie (ou un double), il n'est pas sûr que le mort (Pietr) et le vivant (Hans, remplaçant Pietr) soient liés entre eux, qu'ils soient, bien qu'implicitement, des jumeaux. Le choix est indécidable car, en effet, s’ils sont jumeaux, ils sont une sorte de tautologie vivante puisqu'il n'est pas possible d'établir qui est le sosie de qui, qui est la réplique de l'autre, car ils sont identiques et, en même temps, différents ; les jumeaux se présentent donc, à Maigret, comme une anomalie inclassable pour les yeux et le cerveau, car lorsqu'il regarde le mort et le vivant, il est confronté à deux corps qui, s'ils ne sont pas identiques, sont presque les mêmes (c’est Hans qui dit à Maigret : « Essayez de me dire, tant qu’il est encore temps, quel Pietr je suis »). Parce que ces corps, inexplicablement, semblent avoir la caractéristique d'être des corps multiples et reproductibles puisque chacun d'entre eux est, d'une certaine manière, un duplicata, une réplique, un double de l'autre : c'est-à-dire que pour eux, ici, il peut être légitime d'utiliser le terme Doppelgänger. Le terme Doppeltgänger est composé étymologiquement de deux éléments lexicaux, Doppelt, le double, et Gänger, le marcheur, le terme Doppeltgänger, au sens propre, signifie donc celui qui marche à côté (c'est Jean Paul, pseudonyme de Jean-Paul Richter, 1763-1825, qui a forgé en 1796-1797, dans son roman Siebenkäs, cette terme qu’on retrouve dans une note de bas de page définit le Doppeltgänger comme une personne qui se voit elle-même [dans son usage habituel, standardisé, Doppeltgänger est écrit Doppelgänger, sans le /t/, terme également créé par Jean Paul dans Siebenkäs, mais avec une autre signification à l'origine : Doppelgänger veut dire que lors d'un repas à deux plats, le deuxième plat n'est pas apporté comme plat principal, mais avec le premier plat]). Et il faut dire aussi que, selon l'ancien folklore allemand, toutes les créatures vivantes ont un sosie ou un double, invisible, mais identique, à l'individu vivant, et ces autres moi sont parfois décrits comme l'opposé négatif de leurs homologues humains. Mais pour nous, le Doppelgänger (ou double, ou sosie) est seulement une personne dont l'apparence est si semblable à celle d'une autre personne que cela peut entraîner une confusion quant à son identité, comme le montre clairement l’agir enquêtant de Maigret dans le roman en question où le sosie prend la forme et l’agir de vrais jumeau et désigne aussi un double antagoniste qui peut aussi être sémantiquement apparenté à le jumeau maléfique, et le jumeau maléfique, dans notre roman, c’est Hans qui apporte la mort de son sosie Pietr (et il faut dire que selon certaines croyances populaires le Doppelgänger incarne précisément un jumeau maléfique). Encore, il est nécessaire de se rappeler, ici, que l'antagonisme de ce double est né de l'amour des jumeaux pour la même femme, la rencontre avec Berthe de Pietr ayant été l'élément fatal du déséquilibre entre les deux (d'abord heureusement liés, comme nous l'avons vu, par la relation maître / esclave) et le déclencheur de quelque chose dans leur existence qui ne peut plus se recomposer qu'avec la mort de l'un d'eux. Cette hypothèse d'un double conflictuel, qu’on s’agit dans ce roman, pourrait aussi être confirmée par les personnalités profondément différentes ressenties par Maigret chez Hans Johannson dans le jeu conflictuel du dédoublement propre à « la fissure » (où, comme vu, une personnalité renvoyai à l’homme, Pietr, sûr de lui et fier, superbe, flegmatique, dominateur, c’est-à-dire l'habitué des palaces, et l'autre, lui-même, à un homme nettement fragile, nerveux, impressionnable, veule alcoolique, c’est-à-dire le client des galetas) ; tant qu’on verra, dans son aveu complète à Maigret, que Hans Johannson, afin de recomposer ce déséquilibre avec son jumeau causé par Berthe, raconte comment il a dû se reproduire dans le rôle du jumeau antagoniste et maléfique de Pietr Johannson.

Enfin, on peut aussi dire que, dans ce roman, on a la mise en scène d’un remplacement, soit le dédoublement d'un homme, qu’on tout le monde croit vivant (Pietr), par son jumeau (Hans), le Doppelgänger (au sens du jumeau maléfique), le tout parce que, ayant été assassiné un jumeau (Pietr, l’acteur principal), son sosie remplaçant (Hans, l’acteur remplaçant) jouera son récit à sa place (et notez que le concept de remplaçant est un terme utilisé au théâtre lorsque l'acteur principal doit être remplacé, parce qu'il est malade ou pour une autre raison ; ici, parce que c’est mort) :

 

Mise en scène des acteurs

Acteur principal

Acteur remplaçant (Doppelgänger et jumeau maléfique)

Rôle expérimenté dans la vie

Représentation zéro :

Pietr Johannson, dit Pietr le Letton, escroc internationale, jumeau de Hans Johannson et épouse de Berthe Swann

Rôles naturels en tant qu'homme (non-acteur)

Représentation zéro :

Hans Johannson, jumeau de Pietr Johannson, ami (amoroso) de Berthe Swann

Rôles assignés dans la mise en scène pour tout le monde

Premiere représentation : remplace Pietr Johannson, dit Pietr le Letton, escroc internationale

Rôles assignés dans la mise en scène dans la vie

Premiere représentation : Oswald Oppenheim, armateur de Brême à l’« Hôtel Majestic »

Rôles assignés dans la mise en scène dans la vie

Premiere représentation : Fédor Yourovitch, ouvrier, née à Vilna, lié à Anna Gorskine (après avoir échappé à Berthe)

Deuxième représentation : remplace Oswald Oppenheim, armateur de Brême à l’« Hôtel Majestic »

Deuxième représentation : Olaf Swann, Norvégien, matelot, à Fécamp, épouse de Berthe Swann

Troisième représentation impossible (il ne peut être le remplaçant d’Olaf Swann à Fécamp, même si, pour rendre ce rôle possible, il a pensé et projeté que tuer Pietr serait la seule solution

 

Comme pour dire finalement que ce qui est en jeu dans ce roman, c'est seulement une mise en scène d’un déguisement d’un double conflictuel qui doit être démystifiée, et expliquée au lecteur par l’enquêteur, dans la mécanique de son fonctionnement, ce qui n'est rien d'autre qu'une sorte de reductio ad unum.

Enfin, il faut rappeler que dans La maison de l’inquiétude [1932, v. infra], préfiguration (déjà en 1930 / 1931) de Pietr-le-Letton, Simenon (sous le nom de George Sim) éclairci le motif de la ressemblance entre jumeaux ; encore, l'histoire de deux frères antagonistes dont l'un prend le dessus sur l'autre, est récurrente dans « les romans durs » de Simenon : voyez par exemple, en plus de Pietr-le-Letton (roman appartenant à la saga), Malempin [1940] et Le Fond de la bouteille [1949].

Remarque(s), 9 : l'ascension économique de Pietr Johannson a lieu (v. ch. 17) pendant la guerre d'indépendance de l'Estonie. Il faut savoir que la guerre d'indépendance estonienne a été menée (entre le 28 novembre 1918 et le 2 février 1920) sur le territoire de l’Estonie entre les forces nationalistes estoniennes et l'Armée rouge de la Russie bolchevique. L'Estonie a proclamé sa première indépendance dans les jours qui ont immédiatement suivi la conclusion de la Première Guerre mondiale (1914-1918), lorsque la défaite de l'Allemagne a laissé de vastes régions d'Europe de l'Est sans contrôle ; cette indépendance de l'Estonie, qui avait fait partie de l'Empire russe (pendant les XVIII siècle, à partir de 1710, le XIX siècle et dans le XX siècle, jusqu'en 1917), a toutefois poussé la Russie bolchevique à lancer une invasion du territoire estonien afin de récupérer les territoires et reprendre le contrôle économique et politiques qu'elle avait à l'époque tsariste. C'est toutefois le soutien total de certains anciens alliés de l'Empire tsariste pendant la Première Guerre mondiale, notamment la Grande-Bretagne, qui ont permis aux forces nationalistes estoniennes de faire face à l'invasion et à la contre-attaque de l'Armée rouge, et de reconquérir le territoire perdu au profit des Russes en février 1919. Ce conflit s'inscrit également dans les événements de la Guerre Civile russe (1917-1922), les Estoniens soutenant l'Armée blanche antibolchevique ; mais ce n'est qu'avec la défaite finale de l'Armée blanche (en novembre 1919) que des pourparlers de paix entre Estoniens et Russes ont été entamés, aboutissant à la signature du traité de Tartu (2 février 1920), qui a mis fin aux hostilités avec la Russie bolchevique, laquelle a fini par reconnaître l'Estonie comme un État indépendant de jure. C’est dans ce contexte historique, à l’époque des émeutes fomentées par les communistes [en Estonie], que Pietr Johannson a cherché, « à la tête de la corporation Ugala » (une société des étudiants universitaire de Tartu, v. ch. 14), « des armes dans une caserne » et a « engagé le combat » contre les bolcheviques pour devenir un personnage « que les gens les plus graves prenait au sérieux », jusqu'à ce que on parle « de lui comme d’un futur homme d’État de l’Estonie libérée » ; mais, lorsque « l’ordre a été rétabli » [dans le1920], on découvre « que Pietr s’était surtout servi de l’Ugala pour sa fortune personnelle », et le scandale a obligé Pietr Johannson à « quitter le pays » se rendant d'abord, avec son frère jumeau Hans, à Berlin puis, plus tard, à Paris, d'où il commence à mettre en œuvre une organisation criminelle, jusqu’à à « réunir toutes les grandes bandes internationales dans une seule main ».

Remarque(s), 10 : le thème des juifs, des étrangers de l’Europe centrale et de ghetto est souvent décrit par Simenon (mais pas seulement par lui à l'époque) selon une accumulation de traits distinctifs extrêmement négatifs [v. aussi infra]. Ce thème stigmatisant se réfère précisément à le quartier juif du IVe arrondissement de Paris qui est, pour les Maigret dans le années Trente, Quarante et Cinquante, l’espace criminogène le plus sensible de la ville et, comme vu dans le roman en objet (et comme verra dans de nombreuses œuvres de Simenon avec Maigret comme personnage), il s’agit d’un quartier défini par des traits distinctifs (où la préoccupation hygiéniste sur la saleté des juifs est dominante) et où l’appartenance ethniques des habitants, tous, ou presque tous, des émigrants, et bien délimité par un espace, c’est-à-dire le quartier au centre de Paris dit ghetto, un quartier surpeuplé où la dominance est des juifs ashkénazes (fuyant de la pauvreté et des persécutions et les pogrom dont ils étaient victimes en Europe de l'Est) et qui présente aussi un haut pourcentage d’autre étrangers d’Europe centrale, de la Russie et des pays balkaniques, dit génériquement les Polaks (dans notre cas, la polonaise, juive, Anna Gorskine et le russe Pietr Johansson), comme dit Maigret dans ce roman, « mi-quartier juif, mi-colonie polonaise ». C’est à l’angle de rues de Turenne et des Francs-Bourgeois qui Maigret passe la frontière « de ce que l’on aurait pu appeler le ghetto. C’est l’ancien Marais » (dans Un homme comme un autre, Paris, Presses De La Cite, 1975); et cet ghetto c’est un réseau des rues étroites et enchevêtrées formé par les rues des Écouffes, de la Verrerie, des Rosiers et du Roi de Sicile (rue, cette dernière, qui résume toutes les autres : « irrégulière, bordée d’impasses, de ruelles, de cours », où on devine « un grouillement humain » (selon une métaphore entomologique souvent utilisée par Simenon), où la langue, les produits, les modes de vie font référence à une culture que Maigret ne comprend pas et pense dégradée (et qui ne veut même pas comprendre). En effet il y a partout « des boutiques aux inscriptions en yiddish, des boucheries casher, des étalages de pain azyme », « des produits dont le nom même est inconnu des Français », où « on lisait des inscriptions en hébreu, en polonais, en d’autres langues incompréhensibles, vraisemblablement en russe aussi », et où, dans « des cours grouillantes », les gosses ne savent « pas un mot de français » ; et dans ces milieux interlopes où règne la pauvreté et la saleté, on trouve aussi des prostituées dans les rues, ou des hôtels miteux comme, pour nous, l’Hôtel « Au Roi de Sicile », à côté  d’« chantier où on distinguait les restes d’un immeuble qu’il avait fallu étayer à l’aide de poutres », là où vivent Fédor Yourovitch et sa maitresse Anna Gorskine et (et où Maigret, comme déjà dit, et selon une composante olfactive du portrait de la polonaise juive clairement péjorative, sent « des acidités de chambre à coucher jamais aérée » où ils vivent). Et où, encore, « tout cela se retrouve à l’ombre de Notre-Dame de Paris » (ce dernier étant une double métonymie de la civilisation). Et la somme totale de tous ces traits distinctifs négatifs peut favoriser la présence des criminels (selon la mentalité xénophobe et ouvertement antisémite, raciste, de Simenon, et des autres, à l’époque) : le quartier, compte tenu de la manière dont il s'est développé urbanistiquement au fil du temps (il n'a été que marginalement affectée, sous le Second Empire de Napoléon III, des destruction / restructurations urbaines de la Paris médiéval par le baron Haussmann, 1853-1870), est avantageux pour les cachettes, pour l’errance du criminel qu’on peut retrouver « dans tous les coins, dans les moindres tâches d’ombre, dans les impasses », « près d’un couloir long et sombre qui ressemblait à un tunnel », tout un réseau de rues et de ruelles dangereuses ou « des hombres rasaient les murs », et ce tout se retrouve « à moins de cent mètres » de « la rue de Rivoli et la rue Saint-Antoine », rue « larges, claires [haussmanniens], avec leurs tramways, leurs étalages, leurs sergents de ville », un tout qui nous dit et montre que la police ne peut simplement rentrer qu’exceptionnellement dans le ghetto que par le temps d’une rafle [v. Maigret et son mort, 1948 et Les Mémoires de Maigret, 1950, infra]

Un certain nombre de rues nommées dans le texte ci-dessus en ce que l'on appelle depuis les années Soixante Le Marais (marqué par le contour vert, qui comprend, sur la rive droite de la Seine, la plus grande partie des IVe et IIIe arrondissements de Paris et aussi le ghetto mentionné plus haut), sont signalées dans la carte de Paris : on s’agit de la rue de Rosiers et de la rue du Roi de Sicile, parallèle à la rue de Rivoli qui est, comme dit dans le texte, à une courte distance de celle-ci ; voir également, sur l’Île de la Cité (située sur le fleuve de la Seine, au cœur de Paris, dans le IVe arrondissement), la cathédrale de Notre-Dame de Paris qui projette son « ombre » sur le ghetto (https://www.pinterest.se/pin/29766047511596127/). Voir aussi, mais de façon moins lisible, le plan de Paris, en référence au quartier 14 du IVe arrondissement (quartier Saint-Gervais), reproduit dans M. Lemoine, Paris chez Simenon, Paris, Encrage, 2000, p. 62.

Remarque(s), 11 : Torrence apparaît dans beaucoup des romans publiés sous pseudonymes, mais accompagne Maigret seulement à partir de trois des proto-Maigret, c’est-à-dire Train de nuit (v. supra), La maison de l'inquiétude (1932, v. infra) et La femme rousse (où il est brigadier et le « bras droit » du commissaire, 1933, v. infra). Enfin, dans ce premier volume du cycle officiel des « Maigret », sa saga, on a vu que Simenon fait mourir l'inspecteur Torrence (v. aussi Les mémoires de Maigret, 1950, infra), ce qui n'empêchera pas celui-ci de travailler avec Maigret dans des romans du cycle Gallimard (1934-1947) et du cycle Presses de la Cité (1945-1972), sans oublier le recueil Dossiers de l'agence O. (1943, v. infra), où Torrence dirige une agence de police privée, après avoir été pendant quinze ans le bas droit de Maigret. 

Remarque(s), 12 : cette sorte d'obligation morale à se suicider, sous la plume d'un Simenon sans doute encore imprégné par certains de ses romans populaires, n'est pas sans rappeler Deux cœurs de femmes (publié sous le pseudonyme de Jean du Perry ; Paris, J. Ferenczi & Fils, 1929) et La victime (publié sous le pseudonyme de Georges Martin-Georges ; Paris, J. Ferenczi & Fils, 1929).

Remarque(s), 13 : on notera que, dans ses cinq premiers romans de la saga (Monsieur Gallet, décédé, 1931 ; Le pendu de Saint-Pholien, 1931 ; Le charretier de « La Providence », 1931 ; Le chien jaune, 1931 et Pietr-le-Letton, 1931) personne n'est arrêté et, aussi cruels et inhabituels que puissent paraître les crimes, Maigret n'est pas nécessairement déterminé à livrer leurs auteurs à la juridiction humaine, c’est-à-dire qu’on s’agit, pour un (le) commissaire, d’une démission professionnelle ainsi que pour Maigret de jouer le rôle du « raccommodeur de destinées » [v. supra].

Fiches récapitulatives :

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Victime

Sosie de Pietr le letton (mort) ; en effet, Pietr le Letton (Pietr Johannson)

Torrence

José Latourie 1

Mortimer-Levingston

Suspect

Sosie de Pietr le letton (vif)

Pepito Moretto

Pepito Moretto

Anna Gorskine

Methode de morte

Automatique, 6 mm

Aiguille

Couteau (trois coups)

Révolver

Lieu

À bord de « L’Étoile du Nord »

« Hôtel Majestic »

Devant la porte du Parc Monceau

« Hôtel Majestic »

Heure

Vers 16 h.

22 h.

La nuit

En début de soirée

Mobile

Être le remplaçant de Pietr le Letton (mort)

Éliminer un inspecteur enquêtant (par le Milieu de Mortimer-Levingston)

Éliminer un complice peu fiable (par le Milieu de Mortimer-Levingston)

Crime passionnel

Coupable

Hans Johannson

Pepito Moretto, tueur à gages

Pepito Moretto, tueur à gages

Anna Gorskine

Juge d'instruction

Coméliau

Coméliau

Coméliau

Coméliau

1 José Latourie était un danseur professionnel au « Pickwick’s Bar », la boîte de nuit où se sont rendus Mortimer-Levingston et sa femme (qui a dansé avec José Latourie) et où, en sortant, Maigret a été blessé (par Pepito Moretto, donc par le Milieu de Mortimer-Levingston), le soir même de la mort de Torrence.

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Géographie des actions

Paris (Gare du Nord, Rue du Rois-de-Sicile, Parc Monceau). Fécamp (Seine maritime). Références : U.S.A. (New York, Ohio), Odessa (à l’époque, Ukraine méridionale), Pskov (Russie), Tartu (à l’époque, Estonie), Vilna (à l’époque, Pologne), Pskov (Russie), Tartu (à l’époque, Estonie), Vilna (à l’époque, Pologne)

Climatologie

Novembre

Temps d’exécution

L’enquête se déroule en novembre et pour une durée indéterminée

 

Sources d'information :

 

1.     C. Menguy et P. Deligny, De George Sim à Simenon. Bibliographie, Paris, Omnibus, 2004, p. 27.

2.     M. Piron et M. Lemoine, L’univers de Simenon. Guide des Romans et nouvelles (1931-1972) de Georges Simenon, Paris, Presses de la Cité, 1983, pp. 254-255.

3.     B. Alavoine, Les enquêtes de Maigret de Georges Simenon, Amiens, Encrage Éditions, 2015, pp. 83-84.

4.     M. Lemoine, Index des personnages de George Simenon, Bruxelles, Éditions Labor, 1985, pp. 195, 313, 414-418, 473, 476, 602, 615-616.

5.     M. Lemoine, La méthode d'enquête selon Maigret : une absence de méthode méthodique ? in C. Elefante (ed.), Les écritures de Maigret, Atti del Centro Studi sulla Letteratura Belga di Lingua Francese, CLUEB, Bologna, 1998, pp. 119-148.

6.     J. Dubois, Indicialité du récit policier, dans C. Gothot-Mersch, R. Célis et R. Jongen (edd.), Narration et interprétation, Presses de l’Université Saint-Louis, Bruxelles, 1984, pp. 115-128.

7.     P. Boileau, Th. Narcejac, Le roman policier, Paris, Presse Universitaire de France, 1988, pp. 30-31.

8.     E. Wouters, Maigret : « Je ne déduis jamais ». La méthode abductive chez Simenon, Éditions du CÉFAL, Liège, 1998, pp. 17-18, 33 sgg., 105-106.

9.     J. Forest, Les archives Maigret. Répertoire analytique complet de ses cent sept enquêtes, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1994, pp. 30-32.

10.  C. Menguy et P. Deligny, Les vrais débuts du commissaire Maigret, in « Traces », n° 1, 1989, Centre d’Études Georges Simenon, Université de Liège, pp. 27-43.

11.  P. Fleming, The Pleasures of Abandonment: Jean Paul and the Life of Humor, Wurzburg, Königshausen & Neumann, 2006, p. 126, note13.

12.  E. Longari, Gemelli figure del doppio, in Lo Specchio. Riflessi e sdoppiamenti, Ricerche di S/Confine, Dipartimento di Lettere, Arti, Storia e Società, Università di Parma, Vol. V, n° 1, 2014, pp. 62-79.

13.  J.-D. Avenel, P. Giudicelli, L’Indépendance des pays de la Baltique. 1918-1920, Paris, Economica, 2004, pp. 106-111, pp. 122-124, p. 133.

14.  M. Lemoine, Paris chez Simenon, Paris, Encrage, 2000, pp. 62, 63.

15.  Carly M., Maigret traversées de Paris. Les 120 lieux parisiens du commissaire, Paris, Omnibus, pp. 91-94.

16.  J.-L. Robert, Maigret à Paris, in Imaginaires parisiens, Sociétés & Représentations, vol. 17, n° 1, 2004, pp. 159-169.

17.  Backouche I., Paris transformé. Le Marais 1900-1980, Paris, Créaphis, 2019, pp. 201-212.

18.  P. Szczur, La Pologne et les Polonais dans l’œuvre de Georges Simenon : vers un orientalisme intra-européen, Études Romanes de Brno, vol. 42, iss. 1, 2021, pp. 413-430.

19.  http://www.association-jacques-riviere-alain-fournier.com/reperage/simenon/notice_maigret/note_maigret_Pietr%20le%20Letton.htm

20.  https://www.toutsimenon.com/oeuvre/tout-simenon/fiche-livre/17-Pietr-le-Letton_4012

21.  http://www.trussel.com/maig/plots/letplot.htm

22.  http://www.trussel.com/maig/renommee-f.htm

23.  https://criminocorpus.org/musee/16860/

24.  http://www.criminalistique.org/assets/files/PantheonRAReiss.pdf

25.  B. Alavoine, Les romans de Georges Simenon. Livret pédagogique, Paris, Librairie Générale Française, 2003, pp. 101-118.

26.  M. Wenger, La saga de Maigret. Le commissaire bougon devenu raccommodeur de destinées, Amiens, AARP & Encrage Éditions, 2020, p. 19.




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