Le chien jaune


[Couverture photographique en noir recto-verso (photo de Lecram). Bien que portant la signature de Lecram, la photo de couverture de l'édition originale a été exécutée par un débutant nommé Robert Doisneau. Cette affirmation est néanmoins contestée : la photo de couverture n'est pas de Lecram (imprimeur) ; elle ne peut pas non plus être de Robert Doineau puisque celui-ci ne sera l'assistant de Vigneau qu'à partir du 1er décembre 1931, donc la photo est de André Vigneau (?)] [12x19 cm]

Rédaction : Hôtel La Michaudière (Château de Guigneville), Guigneville-sur-Essonne (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne, France), en mars 1931.

En feuilleton (préoriginale) : aucune [?].

Edition originale (tirage courant) : Paris, Arthème Fayard & Cie, 1931, pp. 253 ; achevé d’imprimer : avril 1931. 6 Fr., « Série des romans policiers »

Géographie des actions : Concarneau, Sables-Blancs (Finistère). Références à Rennes (Ille-et-Vilaine), Brest (Finistère), Paris, à Sing-Sing (Ossining, État de New York, U.S.A.), à Brooklyn (New York) et à Cayenne (Guyane française).

Climatologie : automne.

Temps d’exécution : Époque contemporaine (l'écriture du roman se réfère aux années Trente). L’enquête de Maigret se déroule en novembre et dure quatre jours (8-11 novembre).

Cadre des personnages :

1.     M. Mostaguen, négociant en vins à Concarneau ;

2.     Ernest Michoux (moins de trente-cinq ans), fils d’un ancien député, docteur en médecine (médecin non-pratiquant), domiciliée au Sables-Blanc («à trois kilomètres de Concarneau »), agent immobilier, divorcé et sans enfants ; vit avec sa mère.

3.     Jean Goyard, alias Jean Servières, journaliste collaborateur du « Phare de Brest », marié, ami de Michoux ;

4.     Le maire de Concarneau, rentier ;

5.     Yves Le Pommeret, rentier, Vice-consul du Danemark à Concarneau, assassiné par Ernest Michoux ;

6.     Emma (vingt-quatre ans), fille de salle à l’ « Hôtel de l'Amiral » de Concarneau, maîtresse occasionnelle (parfois avec de l’argent) d’Ernest Michoux et Yves Le Pommeret, fiancée, puis épouse de Léon Le Guérec ;

7.     Léon Le Guérec (trente ans), marin à Concarneau, détenu à Sing-Sing, fiancée d’Emma qu’il épousera ;

8.     Le chien jaune (chien grand et gros, « sa grosse tête rappelle à la fois le mâtin et le dogue d'Ulm », plus de onze ans), son maître est Léon Le Guérec et il est mortellement blessé par un habitant paniqué de Concarneau ;

9.     Inspecteur Leroy (vingt-cinq ans), inspecteur de police à Rennes et collaborateur occasionnel de Maigret.

Résumé de l’intrigue : nous sommes dans une ville portuaire sur la côte de Bretagne, à Concarneau, où le mauvais temps est celui d'une « tempête du sud-ouest » qui « fait s’entrechoquer le barques dans le port » et s’engouffrer le vent dans le rues », une ville qui « ne connaît pas encore les rue pavées » et où la boue, dans les jours de pluie, se colle « à toutes les chaussures » (un temps d'automne, le même qu’on a pour la plupart de l’enquête du commissaire Maigret) ; or, la soir de « vendredi 7 novembre », vers « onze heures », « le principal négociant en vins de Concarneau », M. Mostaguen, sorti « tout guilleret » de la partie de carte au Café de l’« Hôtel de l'Amiral » avec ses amis notables, sur le « seuil de deux marches » d'une maison inhabitée à quelques mètres du café, il s'abrite du vent pour allumer son cigare et reçoit une « balle tiré à bout pourtant en plein ventre » « par la boîte aux lettres »; et lorsque que l’homme blessé « s’étale sur le sol, au bord du trottoir, la tête dans la boue du ruisseau », « une grosse bête jaune et hargneuse », « un chien, venu on ne sait d’où », « le renifle », un chien qui « a quelque chose d’inquiétant », « haute sur patte, très maigre » avec un « grosse tête » qui « rappelle à la fois le mâtin et le dogue d’Ulm » (ensuite, on verra que M. Mostaguen il a été blessé par erreur, à la place d'un autre qui avait un rendez-vous là-bas). Le commissaire Maigret, qui avait été temporairement détaché en mission à la Brigade Mobile de Rennes pour réorganiser certains services, le lendemain de cette tentative d'assassinat (parce que, en effet, Mostaguen survie) est aussi envoyé sur place sur demande du maire de Concarneau qui est « alarmé » ; le commissaire, qui séjour à l’« Hôtel de l'Amiral » (qui « est le meilleur de la ville »), à « cinq heures de l’après-midi » il « pénétra dans le café » de l’« Hôtel de l'Amiral, lorsque Jeans Servières, rédacteur d’un journal local, le « Phare de Brest », averti par la maire, se présente et lui présente les autres amis de M. Mostaguen, Le Pommeret, rentier, et le docteur Michoux, agent immobilier, des habitués, tous joueurs de cartes du Café et qui sont avec le maire tous au nombre des notables de la ville ; et c'est peu de temps après cette présentation que le « regard de Maigret tomba sur un chien jaune, couché au pied de la caisse » et, lorsque il « leva les yeux », « aperçut une jupe noire, un tablier blanc, un visage sans grâce et pourtant si attachant que pendant la conversation qui suivit [avec les notables] il ne cessa de l’observer » (on s’agit de « la fille de salle », Emma, e on verra que le chien jaune et Emma font souvent couple fixé entre eux) ; et tandis que Maigret et les notables conversent, Jean Servières leur propose de prendre l'apéritif mais, après qu'Emma ait versé le Pernod dans les verres et alors qu'ils sont sur le point de boire, Michoux remarque qu'il pourrait y avoir du poison dedans et le pharmacien, appelé à la hâte pour analyser les boissons, confirme que le Pernod contient de la strychnine : il n'en faut pas plus pour mettre toute la ville en émoi. Encore, le deuxième jours après son arrivée, l'un des habitués des parties de cartes du Café de l’« Hôtel de l'Amiral », Jean Servières, disparaît et sa « voiture abandonnée au bord de la route », un glace brisée, le siège avant maculé « des taches brunes », est retrouvée « à trois cents mètres » de sa « maison bourgeoise entouré d’un jardin », à « l’entrée de la rivière Saint-Jacques, tout au bout de la ville ». Puis, le même jour, c'est au tour de Le Pommeret, le troisièmes des notables, d'être retrouvé mort chez lui, empoisonné avec la strychnine dans un verre du « fine à l’eau », au Café de l’« Hôtel de l'Amiral » (par Michoux, il sera découvert, qui le tue parce qu’il manquait a un pacte et allait peut-être révéler la vérité au commissaire) ; le quatrième du groupe de notables, le docteur Michoux, n'en mène dès lors pas large et s'attend à tout moment à y passer lui aussi.

Tous ces évènements ont attiré à Concarneau une foule de journalistes et il faut dire aussi que le jour de la disparition de Servières, la feuille locale a publié un article anonyme et alarmiste qui signale la présence d'un chien errant aux poils jaunes qui est apparu dès le soir du premier drame et qui appartient sans doute à cet inquiétant rôdeur dont Maigret a repéré des traces (on s’agit de l’empreintes laissées dans le jardin de la ville au Sables Blancs du docteur Michoux par « de pieds énormes, chaussés de souliers à clous », taille du « quarante-six pour le moins ! », avec d’autres « traces profondes laissées par les pattes du chien jaune »), mais qu'elle n'a pas encore arrêté. Le jour où les gendarmes mettent la main sur ce vagabond, un « colosse » qui se réfugie dans l'ancien Fort de Pointe Cabélou avec son chien jaune, celui-ci leur échappe en plein marché, puis s'enfuit dans un dédalle de maisons aux multiples issues et de hangars, « tout un fouillis de constructions irrégulières » « qui rendaient une poursuite à peu près impossible ». Le meurtre de Pommeret et la fuite du colosse exaspèrent encore plus le maire, qui, en plus de l'accusation répétée de non-conformité, menace à nouveau le commissaire de recourir aux plus hautes autorités : la réponse de Maigret est de lui demander s'il veut vraiment qu'il emprisonne une personne, « n’importe laquelle … », chose que le maire lui a demandé à plusieurs reprises de le faire afin de rassurer la population ; ce qui, là encore, conduit Maigret à arrêter le docteur Michoux et à laisser le maire s'indigner : « Et tout ce  que vous trouvait à faire, c’est d’arrêter un de mes amis … de mes camarades plutôt … enfin un des notables de Concarneau, un homme qui … ». « Ce fut plus comique que tragique » parce que, incarcéré à la « Gendarmerie Nationale », le docteur Michoux avoue à Maigret qu'il est un lâche et qu'il a peur du chien jaune et qu’il a « eu un tressaillement de joie » quand il a vu signer son « mandat d’arrêt » lorsque que, plus ou moins dans le même moments, quelqu'un au Café de l’« Hôtel de l'Amiral » prétend avoir vu le journaliste Servières vivant à Brest. Bien involontairement, c'est Emma qui conduit le commissaire sur les traces du fuyard (et qu'Emma est affectueusement liée à cet homme, cela se voit, comme indiqué, aussi du fait que le chien jaune, presque sauvage, s'accroupit trois fois à ses pieds, et Maigret le remarque). En effet, un soir, le commissaire et l'inspecteur Leroy, « sur le toit » de l’« Hôtel de l'Amiral », aperçoivent la jeune femme se glisser dans le galetas où s'est réfugié le suspect  et où elle le rejoint dans une pièce éclairée par une bougie où, après une très violente dispute, il « la prit dans ses bras, il l’écrasa contre lui, lui renversa la tête » et « goulûment il colla ses lèvres aux siennes » (ce qui fait empoigner Maigret). Entre-temps, il y a une autre fusillade et un douanier est légèrement blessé à la jambe (et le docteur Michoux a un alibi parce qu'il est en prison), pendant que Jean Servières est retrouvé et arrêté à Paris où il s'est rendu après Brest (dont le but est de disparaître de Concarneau) et après avoir confié au « Phare de Brest » un papier anonyme, « écrit de la main gauche » sur sa morte présumée et sur le chien jaune qui, comme vu, a été publié, et qui sème « la panique à Concarneau ».

Mardi 11 novembre, avec un « temps qui, tout à coup, s’était mise au beau » et une atmosphère de « détente général » : le commissaire et l'inspecteur Leroy, en fouillant la chambre d'Emma vide, découvrent une vieille lettre, signée Léon, qui mentionne l'existence d'un projet de mariage entre Emma et un marin qui, grâce à un prêt bancaire (à rembourser à la banque avec « dix mille francs par an »), vient d'acquérir un cargo appelé « La Belle-Emma ». Peu de temps après, la police arrête Emma et le vagabond : celui-ci, un colosse, n'est autre que l'ex-marin Léon Le Guérec ; Maigret alors organise, dans la cellule de la prison, avec la maire, une confrontation entre le suspect (avec Emma) et Ernest Michoux, Jean Servières (ramené de Paris à Concarneau), la mère de Michoux (revenue da sa villa à le Sables-Blancs à Concarneau), et cet affrontement fait apparaître au grand jour la manigance dont a été victime Le Guérec : plusieurs années auparavant, lorsque Le Guérec, qui avait commencé à payer « La Belle-Emma » avec le transport des ognons de Concarneau vers l'Angleterre, a été contacté par Michoux, Servières et Le Pommeret pour apporter de la cocaïne (une tonne) en Amérique à la place des ognons (mais Léon crois qu'il transporte de l'alcool de contrebande) et gagner aussi plus d'argent pour payer les intérêts ; cependant, « deux mois » après, lorsque son bateau est arrivé dans les eaux territoriales américaines, près de « le petit port désigné », il a été immédiatement arrêté avec ses deux marins et enfermé « dans une cage de fer, à la prison de Sing-Sing », dans une prison d'État américaine où, sans connaitre l’anglais et après la condamne « à deux ans de travaux forcés » (plus l'équivalent, en années, de « cent mille dollars d’amende », car, sans argent, cela fait « des années de prison en plus »), l’ont tondu et « emmené sur la route pour casser des pierres » ; là, ils l'ont lui laissé garder un chien jaune, une bête de quatre mois qu’il a « élevée à bord »; là-bas, encore, un enfer où il est « devenu une brute parmi d’autre brutes », là où, avant de retourner en France, il a appris que Michoux, Servières et Le Pommeret, lorsque l'affaire tourne mal, l'avaient poursuivi pour recevoir « une prime s’élevant au tiers de la valeur » de la marchandise confisquée ; Léon Le Guérec sort ainsi de onze ans de prison complètement ruinée, puis travaille à Brooklyn pour gagner de l'argent pour pouvoir rentrer avec son chien jaune en France, et il revient à Concarneau avec le seul but de leur « faire connaitre la prison ! » ; donc dans la ville se montre et terrorise Michoux, Servières et Le Pommeret aux fins de les pousser à des actes téméraires, au péril de sa vie, pour leur mettre en cabane à son tour. Pour ces trois-là, il faut se débarrasser au plus vite de Léon, ce colosse brut au chien jaune, par n'importe quel moyen ; l'un de ceux-ci consiste à lui faire endosser des actes criminels susceptibles de déclencher la panique dans la population, terroriser la ville pour que quelqu'un prenne la peine d'éliminer le « vagabond » (aussi comme a éliminé le pauvre chien jaune) et donc un témoin vivant des crimes anciens de ces notables que dire malhonnêtes est peu.

Le lâche Goyard / Servières échappe par malheur aux foudres de la justice (« il ne peut guère être poursuivi que pour outrage à la magistrature »), mais, après un long processus qui « a duré un an », Ernest Michoux est reconnu comme l'instigateur du trafic de drogue dans lequel Léon s'est fait prendre, c’est-à-dire « pour tentative d’assassinat et blessures sur la personne de M. Mostaguen et pour empoisonnement volontaire de son ami Le Pommeret », aussi est condamné « à vingt ans de travaux forcés par la cour d’assises du Finistère » (vingt ans de bagne à Île du Diable, au large de la côte nord de la Guyane française, sans possibilité de retour, v. supra), et sa mère, trois mois de prison pour avoir blessée une jambe d’un douanier (et il faut aussi savoir que Ernest Michoux il a tiré sur Mostaguen par erreur, en le prenant pour Le Guérec, à qui il avait donné rendez-vous en faisant écrire une lettre à une Emma qui ne se doutait de rien, puis en attachant la lettre au cou du chien jaune). Quant à Léon Le Guérec, même s'il est comparé à une brute dans le texte, les explications qu'il donne lorsqu'il est interrogé par Maigret montrent clairement que c'est le destin social préparé par les trois notables de Concarneau qui l'a transformé en brute, si bien que la nouvelle vie que lui permet Maigret peut enfin lui rendre sa dignité d'homme, c’est-à dire que Léon Le Guérec il est réhabilité et peut épouser sa maîtresse de longue date, Emma. Maigret les enverra s'aimer ailleurs, ne dévoilant pas que c'est la jeune femme qui avait versé la strychnine dans le Pernod des joueurs de cartes qui ont causé les malheurs de son amant (Maigret se prend aussi la responsabilité d'avoir utilisé la strychnine et use tout ce qui est en son pouvoir, y compris l’argent, deux cents francs, prélevé sur sa note de frais, pour raccommoder le destin de la jeune femme et de son homme). Le pauvre chien jaune, lui, traités avec dureté et violence par la population, ne survit pas à la blessure qu'il a reçue (paniqué, un cordonnier, de sa fenêtre, « a tiré un coup de feu » et l’a blessé : ses reins son cassé et la bête, qui hurle, seulement à peine « peut se traîner » ; les « gens n’osent pas en approcher » et « des jeunes gens » jettent « des pierres » dans sa direction et seulement Maigret a essayé de sauver le pauvre chien en commandant « une charrette à bras », avec « de la paille dans le fond », qui, « poussée par un vieux », l'emmène dans le silence dominant à l’« Hôtel de l'Amiral », pour chercher ensuite un vétérinaire ; encore, le « chien jaune, incapable de marcher et même de se traîner, à cause du pansement qui emprisonnait son arrière-train [travail du vétérinaire] », il est disparu du « réduit où on l’avait couché sur de la paille ») ; ensuite, avec beaucoup d’affection, est puis enterré par Léon au Pointe Cabélou, à l'ancien fort, comme dit, où campait avec lui son maître Le Guérec, et sur son tombeau il « y a une petite croix, faite de deux branches de sapin… ». L’explicit du roman nous dit, ensuite, qu’ils « vont essayer quelque part d’être heureux… » : « Léon Le Guérec pêche le hareng en mer du Nord, à bord de « La Francette », et sa femme attend un bébé ».

Remarque(s), 1 : à la différence de son jeune collègue, Leroy, qu’il vient de sortir de l’école, féru de méthodes « scientifiques » sur l’analyse des indices matériels (et qui fait sa 1ère enquête avec le commissaire), Maigret n’est pas scientifique ; autrement dit, dans « cette affaire » « il a pris l’enquête à l’envers » pour arriver, à la fin, à son début, « aux indices matériels », ce qui ne lui « empêchera peut-être pas de prendre la prochaine [enquête] à l’endroit … » parce que, à son dire, c’est une question « d’atmosphère … ». Le tableau suivant tente de montrer les plus significatives différences entre la nouvelle et la vieille école des enquêteurs en jeu dans ce roman :

 

ENQUÊTEURS

NOUVELLE ÉCOLE

(C’est Leroy qui parle à Maigret)

Vs

VIELLE ÉCOLE

(C’est Maigret qui parle, et c'est une réponse à Leroy)

Chapitre

« Excusez-moi, commissaire … Mais … les empreintes … Il dut penser que son chef était de la vielle école et ignorait la valeur des investigations scientifique 1 »

« Maigret, tout en tirant une bouffée de sa pipe, laissa tomber : Si vous voulez … »

2

« Il devait s’y trouver des poisons … J’en déduis … »

« Oui, bien entendu » … Seulement, moi, je ne déduis jamais … »

6

« Je ne comprends pas encore tout à fait vos méthodes, commissaire, mais je crois que je commence à deviner… »

[…] « Vous avez de la chance, vieux ! Surtout en ce qui concerne cette affaire, dans laquelle ma méthode à justement été de ne pas en avoir … » […] « ni essayez de tirer des théories de ce que vous me voyez faire … »

9

1 Cette phrase est dite par un narrateur omniscient.

 

N'a pas été reporté un long fragment du ch. 3 dans lequel un Leroy soucieux demande à Maigret ce qu'il va faire pour résoudre les diktats du maire (sous peine de mettre fin à leur avancement de carrière), question à laquelle Maigret, calme, inerte, répond : « Rien du tout … » ; ensuite lui donne à lire les notes de son carnet concernant la vie de Michoux, Le Pommeret et Servières (ce qui rend Leroy « de plus en plus dérouté », un Leroy qui « balbutia », enfin : « Je ne comprendre pas ! ») ; alors le commissaire il demande à lire ses notes (de Leroy), dont il découvre qu'elles concernent les événements qui ont jeté Concarneau dans la panique : Mostaguen, le Pernod empoisonné, le chien jaune, Jean Servières, puis dit, en souriant : « Très bien, petit … ». Et cette comparaison nous permet d'observer que si Leroy, au vu des faits, cherche des déductions, le commissaire, toujours à partir des faits, essaie de comprendre des hommes. Il est rappelé enfin que, vers la fin du roman (ch. 10), lorsque Maigret lui demande de téléphoner à Quimper pour savoir « ce qui est arrivé » à « La Belle Emma » « quatre ou cinq ans, peut-être six », que l’inspecteur Leroy disparaît inexplicablement du récit (et que ne réapparaîtra jamais dans la saga de Maigret).

Remarque(s), 2 : par les mots de Maigret (ch. 11) : Servières « trouve quelque chose de vraiment génial : l’artiche écrit de la main gauche et envoyé au « Phare de Brest » … On y parle du chien jaune, du vagabond … Chaque phrase est calculée pour semer la terreur à Concarneau … Et, de la sorte, il y a des chances, si des gens aperçoivent l’homme aux grands pieds, que celui-ci reçoive une charge de plomb dans la poitrine … Cela a failli arriver ! On a commencé par tirer sur le chien … On aurait tiré de même sur l’homme ! … Une population affolée est capable de tout … Le dimanche, en effet, la terreur règne en ville … ». Or, en analysant ces mots, on peut considérer la présence du chien jaune aux tournants de l’action comme une métonymie (le symbole de la chose symbolisée) où le symbole est donné par le chien jaune (ou son substitut, Léon Le Guérec comme personnage anonyme et qui ne peut être capturé, « le vagabond », l’homme « aux grands pied ») et la chose symbolisée par la peur qui se traduit par la panique dans la population de Concarneau ; une métonymie qui peut, à son tour, renvoyer à une synecdoque (cause pour effet), où la cause est dans le motif économique (profit) créé par la vente élargie da « Phare de Brest », le journal local de la ville (« Maigret retint par la manche le gamin aux journaux. – Tu n’as vendu beaucoup ? – Dix fois plus que les autres jours »), avec une nouvelle anonyme (mais, comme vu, écrit par Servières) publiée telle quelle et intelligemment écrite sous le titre « La peur règne à Concarneau » ; et où l'effet est dans un récit capable de modifier la perception de la réalité de l’expérience dans les lecteurs, c'est-à-dire de produire des effets de panique généralisée dans la ville, puisqu'il est capable de proposer une construction sociale qui, étant partagée par la majorité de la population locale (les lecteurs augmentés), devient la réalité perçue dans la ville (« Concarneau changeait à vue d’œil. L’artiche du « Phare de Brest » n’avait été qu’un point de départ ») ; réalité perçue qui se traduit ensuite en action, comme le montre, par exemple, la déclaration de l'article anonyme : « les habitants effrayés prendront la précaution de s'armer et de tirer », énoncé qu’indique que l'auteur anonyme exprime, ici, une volonté de tuer (ou une force illocutoire), de sorte que l'énoncé arrive effectivement à temps pour coïncider avec l'action, c'est-à-dire qu'il devient une énonciation dans laquelle un syntagme performatif (ici « de s'armer et de tirer ») a une force perlocutoire maximale, à tel point que l'on peut parler d'un lien de causalité entre l'article du « Phare de Brest » et l'agression contre le chien jaune, et c'est Leroy qui dit à Maigret par téléphone que la réalité perçue s’est traduit en action : « on a tiré un coup de feu ... » (même si l'anonyme, comme dit le commissaire, aurait certainement préféré que l'ennemi des notables, « le vagabond », soit tué).

Une autre considération doit être faite pour les journalistes de journaux non locaux qui envahissent la ville, capables, merci aux rumeurs qui courent, d'augmenter le tirage de leurs journaux (cause), mais avec d'autres effets sur les lecteurs qui partagent le récit, effets qui peuvent être trouvés dans un désir d'échapper à la réalité quotidienne (il ne s’agit pas, en ce cas, de la formation d’une opinion publique manipulé par la presse, mais des effets de confirmation d'une idéologie fonctionnelle au mode de production économique dominant).

Remarque(s), 3 : il faut noter que ce roman, contrairement à la plupart des romans de Simenon, s'inscrit dans un contexte historique très précis, celui du début des années Trente, qui renvoie à la dépression économique qui détermine les destins sociaux des pauvres, notamment, dans ce roman, Léon Le Guérec et Emma. En effet la crise économique des années Trente est à l'origine du choix de Le Guérec de faire un chargement inédit sur « La Belle Emma », c’est-à-dire de prendre des risques avec (il croit) la contrebande d'alcool pour tenter de payer ses dettes à la banque et d'épouser Emma dès que possible, comme lui dit dans l’interrogatoire de Maigret (ch. 10) : « Il y a eu une mauvaise année … Le franc remontait … l’Angleterre achetait moins de fruits [parce qu’il y a un accroissement du prix en franc des oignons exportés vers l'Angleterre] … Je me demandais comment payer les intérêts [à la banque : « dix mille francs par an »] … J’attendais, pour me marier avec Emma, d’avoir remboursé le plus gros … C’est alors qu’un journaliste [Jean Servières], que je connaissais parce qu’il était souvent à fureter dans le port, est venu me trouver … ». Par rapport à Emma, c'est Maigret qui raconte sa vie au cours de la même période historique, son sort, après le départ de Léon Le Guérec (ch. 11), pendant toutes ces années où elle l'a attendu ; et son histoire met en lumière la série de revers qu'elle a subis : la perte de son fiancé, la perte de son emploi pour une raison futile, son travail de serveuse et son vivre dans le dénuement le plus total : elle n'a rien d'autre qu'une photo de foire où elle semble tenir le bras de Léon, une lettre écrite par ce dernier et une boîte de " coquillages brillants " où il conserve ses trésors. Ensuite, Maigret, pour expliquer la disponibilité sexuelle d'Emma, affirme que, seulement par solitude, elle a accepté la fiction amoureuse que Michoux lui a proposée, parce que « sa vie est terne » et elle « n’est pas une héroïne ... ». V. aussi remarque suivante.

Remarque(s), 4 : on notera, dans ce roman comme dans d'autres, l’opposition entre deux univers sociaux qui sont caractéristiques de cette époque : les pauvres (les « petites gens », c’est-à-dire qui ne possède des rentes et a donc besoin de travailler pour vivre) et la bourgeoisie provinciale (les notables, c’est-à-dire qui possède des rentes et n’a donc pas besoin de travailler pour vivre). On notera, encore, que la sympathie de Maigret est pour les pauvres (les « petites gens »), même si cette pauvreté est souvent envisagée sous l'angle de cas particuliers, plutôt que sous celui d'une structuration du système social due au mode de production économique dominant (comme on voit dans le case du chômage structurel dans les années Trente) ; et souvent, comme dans ce roman, la forme d'exploitation la plus frappante est l'exploitation ouvertement sexuelle, celles où les hommes riches achetant le corps des femmes pauvres, particulièrement, par-dessus tout, pendant cette période de dépression économique, comme on dit à Maigret lorsque il demande au jeune policier (qui a essayé de capturer le géant, Léon Le Guérec) qu’est ce « que le gens du pays racontent », qui répond que cela « dépend des gens … Les petits, les ouvriers, les pêcheurs ne s’émeuvent pas trop … Et même, ils sont presque contents de ce qui arrive … Parce que le docteur, M. Le Pommeret et M. Servières n’avaient pas très bonne réputation … C’étaient des messieurs, évidemment… On n’osait rien leur dire … N’empêche qu’ils abusaient un peu, quand ils débauchaient toutes les gamines des usines … L’été, avec leurs amis de Paris, c’était pis … Ils étaient toujours à boire, à faire du bruit dans les rues à des deux heures du matin, comme si la ville leur appartenait…Nous avons reçu souvent des plaintes … Surtout en ce qui concerne M. Le Pommeret, qui ne pouvait pas voir un jupon sans s’emballer … C’est triste à dire … Mais les usines ne travaillent guère… Il y a du chômage… Alors, avec de l’argent… toutes ces filles… ». Au contraire des gens de la classe bourgeoise qui sont, eux, horrifiés.

Remarque(s) 5 : dans ce roman, comme nous l'avons vu plus haut, nous constatons que le commissaire fait tout ce qu'il peut, tout ce qui est en son pouvoir (s’assumant la responsabilité de la strychnine dans les verres à la place d'Emma, en essayant de retarder au maximum la capture de Léon, en leur donnant de l'argent de sa poche et autres choses encore) pour réparer au mieux le destin social d'Emma et de Léon et les aider ainsi à retrouver le chemin de leur propre bonheur, dans une heureuse issue, denique, presque unique dans la saga de Maigret.

Remarque(s), 6 : il faut noter que ce roman est dépourvu des principaux points de référence qui caractérisent la plupart des enquêtes du commissaire Maigret : sa femme, Mme Maigret (qui est complètement absente et n’est même pas mentionnée ; v. aussi supra), ses subordonnés au Quai des Orfèvres (Janvier, Torrence) et Paris (mais il faut dire que ce dernier point est relativement fréquent).

Remarque(s), 7 : notées que la relation entre Leon Le Guérec, dans ce roman, et Jean Liberge, dans Le charretier de « La Providence » [1931, v. supra], montre qu'ils sont tous les deux des anciens bagnards (de Sing-Sing le premier, de Saint-Laurent-du-Maroni le deuxième) et que tous les deux pour cette raison sont été transformés en brutes à la force surhumaine. On rappelle que la figure de Léon Le Guérec comme celle d'un homme gigantesque à la force physique surhumaine, presque bestial (et qui le fait comparer à une bête : « C’était un ours ») est dans la description faite de loin « vers onze heures », présents Maigret et Leroy sur les toits de l' « Hôtel de l’Amiral » en face comme des voyeurs au cinéma, d’un homme rude et brutal, un brute qui ne peut contenir sa rage, laquelle se traduit par une violence contre la femme qu'il aime, le tout exprimé, et sans que leurs paroles soient entendues, par ses gestes et ses mouvements (v. ch. 7).

Remarque(s), 8 : Sing Sing (Simenon écrit « Sing-Sing ») est une prison de haute sécurité située à environ 48 km au Nord de New York, sur la rive Est du fleuve Hudson, dans le village d'Ossining. Le nom de la prison est dérivé du nom du village situé sur le site original, qui était habité par les « Sinck Sinck » (ou « Sint Sinck ») jusqu'à ce que la région soit achetée par les Européens en 1685 (Sing Sing est aussi une déformation du nom indien, Algonquins, qui désignait ce même endroit). Utilisé depuis 1826, il s'agit de l'un des plus anciens établissements pénitentiaires des États-Unis, particulièrement remarquable pour ses conditions de vie difficiles aux XIXe et XXe siècles (Léon Le Guérec en fait, dans le ch. 10, la remarque dans le roman, par exemple : La moindre faute contre le règlement, et la peine s’allonge, en même temps que pleuvent les coups de matraque … J’en ai reçu des centaines … Et des coups de mes compagnons ! … […] Un enfer ! … N’empêche qu’on vous joue de la musique le dimanche, quitte à vous rosser ensuite jusqu’au sang … A la fin, je ne savais même plus si j’étais encore un homme … J’ai sangloté cent fois, mille fois … ).

Une « photographie vieille d’un mois à peine, parue dans tous les journaux, le montre [le docteur Michoux], toujours maigre et jaune, le nez de travers, le sac au dos, le calot sur la tête, s’embarquant à l’île de Ré sur le « La Martinière » qui conduit cent quatre-vingts forçats à Cayenne ». La Cayenne, où le docteur Michoux est censé rester 20 ans, condamné aux travails forcés sans possibilité de retour, se trouve en Guyane française (sur les bagnes pénaux en Guyana française, v. supra).

Remarque(s), 9 : Nous terminons par une carte détaillée de Concarneau où A : indique l'emplacement du Café et de l' « Hôtel de l'Amiral » ; B : montre l'emplacement des Sables Blancs, où sont construites la maison du maire et celle du docteur Michoux ; C : marque la Pointe Cabélou où se trouve l'ancien fort et où Léon et le chien jaune campent :

 

Fiches récapitulatives :

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Victime

Mostaguen

Le Pommeret

Le douanier

Methode de morte

Balle tirée à bout pourtant en plein ventre par un révolver

Strychnine

Arme à feu

Lieu

Sur le seuil d’une maison inhabitée

Au Café de l’« Hôtel de l'Amiral » [?]

Dans une rue

Heure

23 h

Le soir

Vers 23 h [?]

Mobile

[Par erreur]

Peut révéler la vérité au commissaire

Lever les soupçons sur Michoux

Coupable

Michoux

Michoux

Mme Michoux

 

Traits distinctif

Caractéristique générale

Géographie des actions

Concarneau, Sables-Blancs (Finistère). Références à Rennes (Ille-et-Vilaine), Brest (Finistère), Paris, à Sing-Sing (Ossining, État de New York, U.S.A.), à Brooklyn (New York) et à Cayenne (Guyane française)

Climatologie

Automne

Temps d’exécution

L’enquête se déroule en novembre et dure quatre jours (8-11 novembre)

 

Sources d'information :

 

1.     C. Menguy et P. Deligny, De George Sim à Simenon. Bibliographie, Paris, Omnibus, 2004, pp. 26-27.

2.     M. Piron et M. Lemoine, L’univers de Simenon. Guide des Romans et nouvelles (1931-1972) de Georges Simenon, Paris, Presses de la Cité, 1983, pp. 264-265.

3.     B. Alavoine, Les enquêtes de Maigret de Georges Simenon, Amiens, Encrage Éditions, 2015, p. 83.

4.     J. Forest, Les archives Maigret. Répertoire analytique complet de ses cent sept enquêtes, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1994, pp. 42-44.

5.     M. Lemoine, Index des personnages de George Simenon, Bruxelles, Éditions Labor, 1985, pp. 207, 264, 375, 382, 478, 660.

6.     http://www.association-jacques-riviere-alain-fournier.com/reperage/simenon/notice_maigret/note_maigret_Chien%20jaune.htm

7.     https://www.toutsimenon.com/oeuvre/tout-simenon/fiche-livre/17-Le-chien-jaune_3883

8.     http://www.trussel.com/maig/plots/jauplot.htm

9.     http://www.trussel.com/maig/yellow.htm

10.  http://www.trussel.com/maig/momjau.htm

11.  https://docplayer.fr/15200340-Le-chien-jaune-georges-simenon.html

12.  M. Wenger, La saga de Maigret. Le commissaire bougon devenu raccommodeur de destinées, Amiens, AARP & Encrage Éditions, 2020, pp. 22-23.

 


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